“ Nous aimons bousculer les codes ”

Stromae est “en congé pour une durée indéterminée”. Paul Van Haver, lui, s’investit désormais avec son épouse Coralie dans de nouveaux projets. Pour So Soir, le duo se livre sur tout ce qui nourrit son univers artistique.
Interview Justine Rossius et Ingrid Van Langhendonck. Photos Jean-Michel Clajot. Merci au Jam Hotel. |

C’est au 5e étage du Jam Hôtel, au coin d’un bar cosy offrant une vue à 360 degrés sur Bruxelles, que nous avons rendez-vous avec Paul et Coralie, 31 et 32 ans. Alors que Stromae s’offre des vacances pour une durée indéterminée, Paul Van Haver, lui, s’investit dans Mosaert, le label co-créé avec sa femme, Coralie Barbier, styliste de formation. Pour So Soir, dont ils sont les parrains, ils se sont prêté au jeu du portrait, évoquant leur vision du lifestyle, de la mode, leurs aspirations et leur rapport à la société.

Je rêve d’un appartement avec une vue panoramique, confie Coralie. En bas, le grouillement, la vie ; et en haut, la liberté et la possibilité de voir loin. C’est que les jeunes mariés visent haut, eux qui sont déjà si loin. Entre sourires complices et anecdotes avec la maquilleuse, ils se montrent ouverts, simples, mais d’une maturité et d’une humilité assez touchantes. Parlant en “ nous ” toujours, ils s’assument partenaires, à la vie comme à la scène. Ils se soutiennent et se comprennent, se bousculent et se nourrissent l’un et l’autre. 

Depuis 2009, Mosaert, c’est avant tout un projet artistique mêlant musique, images et mode. Comment avez-vous construit ce concept ? 

Paul : On veut avant tout faire ce qui nous plaît. Créer, bien sûr, mais sans réel plan de carrière. Notre objectif premier n’est pas de faire passer un message, mais de nous épanouir. En Europe, c’est perçu comme frondeur, mais aux États-Unis, par exemple, il n’y a pas de tabou : on peut essayer, et même échouer car l’échec n’y est pas mal perçu. Cela pousse à prendre des risques, à écouter ce que l’on veut vraiment faire. Et je pense que la réussite découle forcément de cela. Je suis quelqu’un qui aime jouer, bousculer les codes, et je me passionne pour tout le processus créatif qui débute un projet. 
Coralie : Notre force réside dans cette conviction, je pense. Nous ne bossons pas en dilettante, nous choisissons nos projets parce que quand on y met son cœur, forcément on y met de l’exigence, tout en prenant du plaisir. C’est une chose que Paul m’a apprise : faire les choses pour soi, par amour, est le meilleur moyen de s’épanouir, personnellement mais aussi professionnellement. Je viens de la mode, un milieu très commercial où l’on s’écoute peu, on se demande sans cesse si l’on doit faire des cols roulés parce que tout le monde porte des cols roulés (rires). Paul m’a appris à bousculer tout cela, et à croire à 100 % en ce que je crée. Cette liberté nous rend plus forts.

Comment décririez-vous l’ADN de vos collections ?

Coralie : L’imprimé, c’est notre marque de fabrique, il sera toujours présent. La troisième collection s’éloignait déjà légèrement de nos inspirations wax africaine, et la quatrième s’en détachera complètement. Il y aura un côté plus aléatoire, moins géométrique. Ce sont des inspirations que nous avons puisées lors de notre dernier grand voyage au Japon, où nous sommes restés un mois. Le Japon est une culture, une société qui nous correspond. Tokyo a un côté très libéré en ce qui concerne la mode. Ils sont fanatiques des chaussettes, ils sont audacieux et fantaisistes avec leurs vêtements. On adorerait implanter notre marque là-bas. L’Asie m’inspire énormément, peut-être parce que j’ai beaucoup travaillé à Hong Kong. 
Paul : J’avais tendance à privilégier les imprimés très graphiques : du carré, du géométrique. C’est Coralie qui a réussi à me convaincre qu’il fallait arrondir tout cela. Aujourd’hui, je trouve ça bien, les fleurs, les oiseaux, les imprimés plus aléatoires…

Vos lookbooks mettent en scène des mannequins de différentes nationalités, diverses générations aussi. Quel est votre message ?

Paul : Ce qui m’a toujours choqué dans l’univers de la mode, c’est la tendance des marques à faire correspondre un certain visage, une certaine morphologie à leurs vêtements ; la mode lisse les gens. Avec nos campagnes, nous voulons juste défendre l’idée que tout le monde peut porter du Mosaert, peu importe son âge, ses origines et sa silhouette.
Coralie : C’est pour cela aussi qu’on a développé des capsules unisexe. Je trouve excitant de décadenasser les choses. La mode a, de tous temps, fait partie des bouleversements dans la société, elle les a accompagnés, les a entraînés parfois. Avec son smoking pour femme, Yves Saint Laurent n’a pas juste secoué les mœurs, il a fait bouger la condition féminine. Aujourd’hui, la place de l’homme et de la femme dans la société évolue. Avec nos vêtements, en refusant les genres, nous sommes plutôt fiers de faire passer l’idée que chacun peut finalement être la personne qu’il désire.

Nos modes de consommation et notre modèle économique ne sont pas durables. Les jeunes en sont conscients et se détournent de la politique. Diriez-vous que vous avez une conscience politique ?

Coralie : Nous avons avant tout une conscience éthique. Avant, je ne me rendais pas compte que chaque petit geste pouvait faire la différence. J’avais cette impression que rien n’était jamais assez. Puis nous avons vu Demain (documentaire de Mélanie Laurent et Cyril Dion, NDLR) ; ça nous a vraiment amenés à penser autrement. Depuis peu, nous avons revu tous les packagings. Et même s’il ne s’agit que d’emballage – l’industrie textile est une bombe à pollution, je le sais bien – nous pensons que cette démarche a son importance. Pour nos capsules, nous produisons exclusivement en Europe, nous connaissons nos entreprises. L’éthique fait partie de nos valeurs.
Paul : Attention, nous ne voudrions pas pour autant passer pour des donneurs de leçons. Je déteste les documentaires alarmistes, hyper négativistes, qui disent qu’on va tous crever, qu’on a tout foiré, que c’est foutu. Chacun a ses priorités et essaie de faire au mieux. Et c’est pour ça qu’on a adoré Demain : enfin un documentaire qui nous affirmait qu’on était capable d’y arriver !

Face au burn-out numérique, votre discrétion sur les réseaux sociaux est-elle préventive ? Quel est votre rapport aux marques, aux réseaux sociaux ? 

Paul : J’ai craqué l’année dernière, à cause de la surmédiatisation. J’aurais tout à fait pu être victime de ce genre de burn-out. Heureusement, je n’aime pas m’afficher sur les réseaux sociaux, je suis même un peu radical à ce niveau-là, mais Cora m’apprend à lâcher du lest. Je réalise que c’est un vrai kif de pouvoir partager ce qu’on fait et ce sentiment est assez nouveau chez moi, puisque le compte de Stromae était géré par d’autres personnes.
Coralie : Nous sommes très discrets sur notre vie privée, mais j’estime plutôt que les réseaux sociaux me permettent de conserver un minimum de contrôle sur mon image. De récupérer parfois ce qu’on lit dans certains magazines. Il y a un côté divertissant dans les réseaux sociaux, je ne boude pas mon plaisir à ce niveau-là et j’aime me balader sur Pinterest ou sur Instagram, cela m’inspire, je respire l’air du temps. Mais pour être honnête, si je devais faire un burn-out numérique, ce serait plutôt à cause du shopping en ligne qu’à cause des réseaux sociaux (rires)
Paul : Cora achète en ligne, moi je suis un chineur. Le médaillon que je porte est un bijou vintage, il vient de Prague, et je suis aussi un fan de déco et d’architecture. Et, même si j’ai gagné beaucoup d’argent, j’ai du mal à dépenser des sommes indécentes pour un vêtement ou pour un meuble, ce n’est pas dans mon éducation. Ça m’est arrivé, mais fondamentalement, ce n’est pas moi. Récemment, j’ai failli craquer pour un canapé italien très cher, chez un décorateur, mais le prix m’a fait reculer… Puis quelques jours plus tard, je suis rentré chez Depot Style, une boutique de meubles qui ne paye pas de mine, dans le quartier de la gare du Midi. J’ai montré une photo de ce fauteuil à Ysmaël, le vendeur, et, c’est fou, il m’a déniché exactement ce que je cherchais pour trois fois rien ; je l’ai même recouvert du tissu que je voulais. En fait, je préfère ça : quand je peux m’inspirer d’une pièce, mais y ajouter ma touche.

Quelle importance accordez-vous à votre apparence ? Faites-vous beaucoup de sport par exemple ?

Coralie : Je ne suis pas une vraie sportive, je pratique juste du Pilates parce que j’ai conscience des bienfaits du sport sur le long terme ; d’autant plus que je suis une grande angoissée.
Paul : Je culpabilise parfois de ne pas pratiquer de sport ; ou ce sont les commentaires des autres, plutôt, qui mettent mal à l’aise. La société nous impose une pression folle à ce niveau-là, plus qu’auparavant. Je n’aime pas trop ce culte du corps, probablement parce que je ne suis pas tout à fait en paix avec le mien. Je me défendais avant avec mes spectacles, les répétitions, les chorégraphies… Cela me sauvait. Mais là, je n’ai plus d’excuses (rires) ! C’est comme pour la nourriture, j’ai l’impression qu’à force de vivre en s’imposant des restrictions alimentaires, les gens se rendent malades (rires). Parfois, j’essaie de me restreindre, mais en fait, ça me déprime. Je pense que je fais un blocage avec tout ce qui est culpabilisation. C’est omniprésent, et impossible à vivre. Par exemple, on essaie de consommer moins de viande qu’avant, mais si j’ai envie d’un bon steak, je ne me prive pas, je ne veux pas m’en priver ! Vivienne Westwood a dit un jour que dans notre société il n’était plus question d’une lutte entre les riches et les pauvres, mais entre les idiots et les éco-conscients. C’était très caricatural, mais ça m’a interpellé. Parce qu’au final, manger sainement reste un problème de riches.
Coralie : Ce qui est dingue, c’est que nous vivons dans une société où bien manger coûte plus cher. Il y a un problème, là. Moi, je suis persuadée qu’il faut manger de tout, sans excès. J’ai été éduquée comme ça. Et de toute façon, je suis bien trop gourmande ; je finirai obèse, c’est sûr (rires) 
Paul : Mais en fait, pourquoi ne pas ouvrir un vrai fast-food bio ? Un bon hamburger bio, ça nous aiderait bien (rires).

Vous avez accepté de parrainer ce premier numéro de So Soir. Qu’attendez-vous d’un magazine lifestyle ?

Paul : J’aime le côté intemporel de ce type de presse. Tu peux repêcher un numéro deux ans plus tard, dans une salle d’attente et encore y apprendre quelque chose, y trouver des sujets qui t’intéressent. C’est un magazine que tu poses dans ton salon et sur lequel tu reviens plusieurs fois. Et puis, il y a les images, je les trouve essentielles, plus sexy que dans la presse classique, plus inspirantes. J’y suis très sensible, il m’est arrivé de choisir un restaurant d’après la photo de son intérieur, parce que l’ambiance m’attirait, davantage que l’assiette. C’est ça qu’on attend d’un magazine lifestyle : nous insuffler une envie, que l’on peut, après, concrétiser selon ses moyens et ses goûts personnels.
Coralie : Moi, j’aime aussi qu’un magazine lifestyle fasse une sorte de sélection pour moi parmi les tendances, notamment en déco et en design. Pour la mode, je maîtrise le sujet, les univers, mais en déco, je suis demandeuse d’inspirations. Je photographie souvent les pages des magazines pour les montrer à Paul. La presse lifestyle nous donne des idées, des impulsions. Et puis, je suis un peu saoulée par le flux d’infos qui nous submerge. Je pense qu’on ne supporte plus ce sentiment d’urgence boulimique par rapport à l’information. Lors des premiers attentats à Paris, on est restés des heures la bouche ouverte devant notre télé, à regarder des images qui ne racontaient plus rien. Cela nous a fait réfléchir. Internet est un moyen de communication extraordinaire, mais il en découle une obligation pour les médias de publier sans cesse. En tant que consommatrice, je suis en attente d’un résumé intelligent de ce qui se passe. On recherche une nouvelle manière de consommer l’info, plus slow life, je pense. 

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