Cadrans, l'irremplaçable touche humaine

Dans son mode d’expression le plus poétique, on qualifie habituellement le cadran de “ visage de la montre ” ! C’est d’autant plus justifié que c’est justement cette partie du garde-temps qui a pour vocation de nous parler ! C’est cette petite rondelle qui va nous livrer toutes les informations fournies par la structure complexe qui est faite de composants précieusement réunis à l’intérieur. Et quand bien même revendiquera-t-il d’être beau..., il devra d’abord répondre à sa première fonction : être lisible.
Par Jean PERINI |

Un vrai métier d’art

Alors qu’il se résume apparemment à une simple plaque de métal, laiton, acier, or, carbone,... la fabrication et la décoration d’un cadran implique toute une palette de techniques et de savoir-faire artisanaux, qui vont viser à allier beauté et lisibilité. Si chaque cadran possède son propre visage, c’est d’abord pour une raison technique.

En effet, c’est en fonction des spécificités imposées par le mouvement qu’il protège, que lui sera dicté l’emplacement des aiguilles, des compteurs et des différents guichets qu’il va afficher. Le défi sera de taille : faire cohabiter harmonieusement sur à peine quelques centimètres carrés, l’ensemble des indications que le précieux calibre va lui fournir. La tâche va impliquer de multiples talents et parfois même certaines “ recettes secrètes ” qui remontent à plusieurs siècles et que les artisans cadraniers vont se transmettre de génération en génération.

Si les modèles de cadrans sont très différents, le processus des tâches à réaliser variera essentiellement en fonction de la finition souhaitée. L’une des plus anciennes, le guillochage, remonte au XVIe siècle et consiste à graver à la main sur une plaque, des sillons droits ou circulaires, de quelques dixièmes de millimètres d’épaisseur et de 3 à 4 centièmes de profondeur. Tout le talent de l’artisan réside dans l’art de placer ses guillochures de façon régulière et symétrique ! Les traces seront tantôt circulaires ou concentriques, avec la possibilité d’en complexifier les motifs à l’infini. 

À l’origine, les horlogers avaient imaginé cette technique de décoration pour des raisons plus pratiques qu’esthétique : d’abord permettre de limiter les marques d’usure, et ensuite les aider à mieux intégrer l’affichage des informations et en rendre la lecture plus aisée. À partir du XVIIIe siècle, cette technique de gravure va se mécaniser avec l’apparition des machines à guillocher, qui apporteront une dimension tridimensionnelle à ce travail et permettront une infinité de nouveaux dessins.

C’est toutefois Abraham-Louis Breguet, fondateur de la marque, qui introduira, dès 1785 cette technique en horlogerie et lui donnera ses lettres de noblesse. Les célèbres cadrans guillochés de la marque sont identifiables entre tous, et considérés encore aujourd’hui comme des œuvres d’art. L’utilisation de différents motifs – dont les plus connus sont le “ clou de Paris ”, “ pavé de Paris ”, rayon de soleil, grain d’orge, damier, vieux paniers,... confèrent au modèle, non seulement sa lisibilité parfaite, mais également sa personnalité et son unicité. Une fois le guillochage méticuleusement achevé, le cadran sera ensuite argenté de poudre, et enfin satiné en brosse douce, selon le mouvement adopté. D’autres marques prestigieuses, telles Vacheron Constantin ou encore Patek Philippe apporteront leurs lettres de noblesse à ce type de décoration, qui connait même depuis quelques années un certain regain d’intérêt et voit apparaître de nouveaux motifs.

Par ailleurs, une nouvelle technique, celle de l’étampage, a permis de vulgariser et de démocratiser dans les marques de moyen de gamme, ce type de décor. Une matrice-mère guillochée est pressée contre le métal : le décor n’est donc plus gravé mais frappé ! Le relief manque de profondeur et le jeu de lumière n’est plus aussi marquant... mais l’illusion est parfois étonnante !

L’art de l’émaillage

Cette phase importante dans le processus de protection et de décoration du cadran est probablement l’une des plus “ précieuses ” : en effet, la fusion délicate de la poudre de verre à des températures très élevées peut entraîner de vrais désastres et remettre en cause des jours ou des semaines de travail. Avec le temps, ce savoir-faire raffiné a failli disparaître mais quelques grandes maisons ont tenu à pérenniser cette tradition.

Parmi elles, une fois encore la Manufacture Patek Philippe ou encore la Maison qui a fait du virage de la montre une spécialité : Jaquet Droz. Jouant avec la finesse des poudres et la précision des jours, ses maîtres cadraniers sont parmi les très rares artisans qui parviennent à donner à la pièce un grain absolument unique, quel que soit le décor choisi. Qu’il s’agisse de l’expression du temps, sous sa présentation la plus dépouillée et la plus minimaliste ou de mettre à l’honneur l’art de la peinture, de la sculpture ou encore de la gravure, Jaquet Droz fait revivre un métier ancestral, à travers de véritables chefs d’œuvre de l’art décoratif, exploitant pleinement l’espace restreint du cadran.

Pour signer le caractère exceptionnel de son savoir-faire, Jaquet Droz assure le caractère inaltérable de ses créations en les couvrant de son fameux “ émail grand feu ”, qui conserve à la pièce son éclat et sa beauté durant des siècles !

Multiples expertises

Capitalisant sur sa maîtrise de la joaillerie et son expertise horlogère, la Maison Cartier a voulu donner une nouvelle dimension à l’esthétique du cadran de montre, en mettant à son service divers métiers rares : gravure en creux, cloisonnage d’or, assemblage de pierres en mosaïque, marqueterie florale... qui se traduisent dans des expressions telles que la granulation, le filigrane torsadé, l’émail champlevé, grisaille ou encore pliqué !

Réunissant ces talents dans un même site, voisin de sa Manufacture, la Maison a voulu témoigner des passerelles qu’elle a établies entre les contraintes horlogères et les savoir-faire traditionnels, pour faire surgir la perfection et le beau, à l’échelle de l’infiniment petit.