Charles Kaisin, Itinéraire d’un surdoué

Le designer bruxellois fait partie des créateurs belges les plus sollicités de la planète design. Mais on ne naît pas désigner de génie, on le devient. Retour sur un parcours inspirant, et les enseignements qui ont construit l’artiste.
INTERVIEW ESTELLE TOSCANUCCI. PHOTOS DR. |

L’ARCHITECTURE COMME FORMATION DE L’ESPRIT

Lorsque j’ai commencé ce cursus, j’ai dit à mes parents Je vais étudier l’architecture mais je ne serai pas architecte, ce qui les a un peu troublés ! En Italie, de nombreuses personnes étudient l’architecture et se dirigent ensuite vers la mode, l’urbanisme, le paysagisme et d’autres disciplines liées aux métiers artistiques. J’ai adopté cette tendance-là. Cette formation structure l’esprit et donne une méthode de travail. Elle m’a permis d’être confronté à différents points de vue, d’avoir des références culturelles et de jongler avec la fantaisie, la créativité et le rationnel.

J’AIME LA MENTALITÉ DES ARTISANS BÂTISSEURS

Au cours de mes stages à l’étranger, ce qui me séduisait, c’était d’être avec des maîtres que je pourrais observer, comme cela se passait autrefois avec les artisans bâtisseurs. J’aimais cette idée d’atelier, où une équipe se met au service de la vision d’un artiste. Si j’étais né au 19e siècle, j’aurais été chez Rodin ; en 1920, chez Brâncusi ; en 1940, chez Henri Moore. Il faut pouvoir se dire : Sois humble, tais-toi, observe, tu es étudiant, tu ne connais rien, c’est bien d’avoir des idées, mais apprends ! On a tendance à faire l’impasse sur cela, avec le phénomène de l’autodéveloppement qui est très présent. Au départ, pendant des années, il faut être à l’écoute et absorber avant de faire son chemin, c’est fondamental. Pour avoir une vision, il faut de la connaissance.

J’ai appris d’abord chez Jean Nouvel, ensuite chez Tony Cragg. Avec Jean Nouvel, j’ai travaillé sur des projets de mobilier et d’aménagement d’intérieur. J’ai réalisé des dessins d’objets, de la muséographie et de la scénographie. Avec Tony Cragg, j’ai été confronté au carbone, au bronze, au bois, au plâtre, au plastique et à leurs contraintes. La découverte du savoir-faire des artisans, ça me stimule et ça me fascine.

AU JAPON, J’AI APPRIS À DÉCLOISONNER

Après Londres, j’ai été lauréat d’une bourse qui m’a permis d’étudier au Japon. Je me suis retrouvé à l’Université des arts de Kyoto. Les Japonais ont une vision d’ensemble de l’art, les professeurs y enseignent en même temps l’architecture et la musique, il n’y a aucune séparation. Cela m’a permis de confirmer mon intuition : mon métier de designer n’est pas une boîte fermée. Quand j’étais étudiant, je n’aurais jamais imaginé dessiner des chocolats pour Pierre Marcolini. Or le design d’un chocolat c’est la même chose que de dessiner un verre en cristal : il y a un moule, il y a des contraintes de packaging, de mise en œuvre, de prix, de marketing, comme dans tout objet qu’une marque produit. Et ce qui m’a surpris aussi au Japon, c’est le rapport au temps, à l’espace, à la musique, mais aussi l’importance du détail, le raffinement des choses.

SOIT JE RÉUSSIS, SOIT J’APPRENDS

Dans la culture anglo-saxonne, un échec, c’est toujours un questionnement. Qu’aurais-je pu mettre en place pour l’éviter ? Réussir, c’est mettre en place, de manière saine, loyale et éthique, tout ce que tu peux pour atteindre un objectif. Cela demande de s’éloigner de toute vision manichéenne. L’échec vient aussi de cette pensée inconsciente qui nous conditionne et qui ne valorise pas assez le développement personnel. Toute situation peut être là pour te faire avancer. De manière pragmatique, certains de mes projets sont restés dans les placards pour différentes raisons : quelqu’un qui sort quelque chose de similaire, un prototype trop cher et pas suffisamment accessible. À chaque fois, c’est rebondir qui compte. C’est un instinct de survie, il faut avoir le courage et la persévérance de rebondir. Ces deux mots-là sont des mots-clés pour moi.

L’OUVERTURE ET LA TRANSMISSION

Je préviens mes stagiaires : ils vont devoir décloisonner leurs points de vue. Ils vont faire 1000 choses : de la couture, du dessin, des images 3D, des maquettes en carton… Ils doivent également posséder un passeport car ils vont beaucoup voyager. Qu’ils soient architectes, graphistes, couturiers, sans formation… Tous sont les bienvenus ! La personne qui n’a pas fait d’études a parfois d’autres fonctionnements et des réflexes d’autant plus intéressants. Il m’est arrivé d’accueillir un stagiaire qui avait une formation en carrosserie et qui était passionné par la forme. Mon équipe est très hétéroclite en termes de formations et de nationalités. J’ai beaucoup d’admiration pour les personnes qui n’ont pas de préjugés. 

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