Dans les labos secrets du géant Ikea

Collections capsules, collaborations exclusives, matériaux naturels et optimisation de l’espace dédié aux jeunes urbains… Bienvenue à Älmhult en Suède, dans les laboratoires d’Ikea, là où se pensent les meubles de demain.

Texte et photos dorian peck. Photos D.R. saufs mentions contraires. |

C’est un peu le Louvre du meuble en kit, avec ses étagères, ses sacs jaune et bleu, son catalogue et sa clé de montage Allen exposés comme des toiles de maître. Dans ce musée hypermoderne, installé dans les murs du tout premier magasin Ikea, toute l’histoire du temple de l’ameublement tendance “Made in Sweden” défile sous nos yeux. On y retrouve des best-sellers (la bibliothèque Billy, le canapé Klippan) et des flops (comme ce fauteuil gonflable rappelé pour défaut d’étanchéité…). Et bien sûr, les fameuses boulettes de viande dans un restaurant de 170 couverts… Cela fera bientôt 75 ans qu’Ingvar Kamprad, petit vendeur d’allumettes devenu un des hommes les plus riches de la planète, distille son “design démocratique” dans plus de 200 millions de foyers à travers le monde.

Ingvar Kamprad, le fondateur, et son premier magasin. Une histoire née en 1943.

Si on devait expliquer à un extraterrestre ce qu’est la production de masse intelligente, il faudrait lui mettre dans les mains le catalogue Ikea. Car plus encore qu’un “grand livre de sagesse moderne”, le célèbre catalogue de 326 pages ressemble à l’expression la plus concrète, la plus quotidienne et la plus aboutie de la social-démocratie. Notre mantra, c’est de faire les meilleurs produits pour le plus grand nombre, au prix le plus accessible, explique Marcus Engman, directeur mondial du design Ikea en marge des Democratic Design Days.

Lors de ce grand rendez-vous annuel organisé en juin dernier à Älmhult, en Suède, le berceau de la marque, Ikea ne cache pas ses intentions. Plus que jamais, l’enseigne veut faire “du sur-mesure communautaire”. À la tête de la création depuis 2012, ce fils de designers a passé son adolescence aux côtés d’enfants des employés d’Ikea. J’ai commencé à 16 ans par un job pendant les week-ends. Je poussais des chariots toute la journée, raconte-t-il, amusé. Ici, dans cette petite bourgade située à 400 kilomètres au sud de Stockholm, on respire “Ikea”. À Älmhult, les produits sont dessinés, testés, fabriqués, et leur acheminement pensé par un des services logistiques les plus performants au monde. En face du musée, il y a même un hôtel Ikea, pour accueillir les visiteurs de passage. Et à quelques encablures, se trouve la maison d’Ingvar Kamprad, 91 ans cette année, où il vit dans la plus grande discrétion. 

Derrière ces murs, un concentré d’innovation et un seul mantra : le design oui, mais au prix le plus bas!

Bienvenue à Ikealand

Dans les bureaux, les discussions se font en suédois, en allemand, en italien et en anglais, évidemment. Chacun est à son aise. Pas un mégot à terre. Ici, les collaborateurs ne fument pas. Font du sport entre midi et deux. Mangent sainement. À 16 h, le petit creux se comble par une pomme. Une banane, à la rigueur. Sous le distributeur de boissons figure le nombre de calories pour chaque verre d’eau infusée de lingonberry (une baie rouge typiquement scandinave). Älmhult, c’est un catalogue animé. Bienvenue à Ikealand. La moitié de la ville travaille pour la marque, lance Marcus Engman. Effectivement, sur les 16 000 habitants, 6500 bossent tous les jours au siège de la firme… Dont les 16 designers en chef d’Ikea of Sweden, le centre névralgique de l’enseigne, chargés d’ajouter chaque année quelques nouvelles références au catalogue de la marque. 

Sous le regard de la designer Johanna Jelinek, un projet de collection africaine, le premier de la marque.

Le travail commence 18 mois avant sa sortie. Parfois, il faut compter plus, jusqu’à trois ans, entre l’idée, le développement et la fabrication. Au sein du “Prototype shop”, une douzaine de personnes planche sur la mise en œuvre concrète d’une idée. Nous partons du dessin pour aller jusqu’au produit, explique Johanna Jelinek, designer et elle-même enfant d’Ikea. À chaque fois, nous étudions la forme, la qualité, la fonctionnalité. Et le prix, qui est notre première contrainte, il faut qu’il soit le plus accessible possible.

Mais au milieu des machines de découpe informatisée (CNC), des scies sauteuses et des imprimantes et scanners 3D, c’est une collection inédite qui voit le jour. Nom de code : Överallt. Ikea a en effet signé avec une douzaine de créateurs africains, dans le but de produire sa première collection sur ce continent en 2019.

Le “Prototype shop” : un atelier à idées bourré de technologie et d’imprimantes 3D.

On y trouve des figures montantes comme Bethan Rayner et Naeem Biviji, un couple d’architectes kényans spécialisés dans les meubles fabriqués à partir de matériaux régionaux ; ou Laduma Ngxokolo, une créatrice de mode d’Afrique du sud qui ne travaille qu’avec des tissus faits main ; mais aussi l’architecte star et designer ivoirien Issa Diabaté, qui développe une capsule de meubles à fabriquer soi-même. En Côte d’Ivoire, nous avons de plus en plus de FabLabs, ces micro-usines de quartier… mais aucun magasin Ikea. Alors, comme on est des habitués du système D, nous avons imaginé des meubles faciles à monter dont les plans seront offerts en téléchargement.

 

Meuble modulaire

Pour partir à la conquête du monde, avec sa promesse – “Create a better everyday life for the many people” –, Ikea a une méthode : réduire chaque année ses coûts de 2 % pour proposer des produits toujours moins chers. La quête des prix bas commence dès le design et le choix des matériaux. Les instructions sont données aux designers maison, mais aussi aux créateurs extérieurs.

Ainsi, le célèbre britannique Tom Dixon, qui vient de mettre au point une structure de lit révolutionnaire, a puisé dans les ressources de l’industrie automobile pour y dénicher un aluminium léger mais très résistant au poids et aux mouvements. Le fruit de ce mariage : Delaktig, un divan-lit du XXIe siècle, dévoilé en avant-première au Salon du meuble de Milan. À la façon d’un smartphone et de ses applications, ce meuble modulaire s’enrichit d’accessoires qui lui donnent toute sa valeur, explique Tom Dixon. Lampe, recharge d’appareils mobiles, tablette... peuvent s’y clipser, au gré des envies. Et customiser le meuble, à la manière des “Ikea hackers” qui partagent leurs trucs et astuces sur le Web.

C’est un meuble évolutif, parce qu’il va aussi pouvoir s’adapter à plusieurs usages au fil du temps : lit d’étudiant, puis canapé pour un couple, et enfin lit d’enfant…. Rien ne dit si Delaktig aura le succès de la bibliothèque Billy, mais il témoigne d’une vraie révolution au sein du groupe suédois. Son confrère danois Rolf Hay – de la célèbre marque Hay – a dû imaginer des chaises en plastique monobloc ultralégères avec cet objectif : en caser huit au lieu de quatre dans un même emballage. Plus on baisse les coûts, plus on touche de consommateurs rappelle Marcus Engman.

Sans faire de compromis sur la créativité et l’innovation. Car ce qui frappe en visitant les labos d’Ikea, c’est que la marque se renouvelle. Exit la touche scandinave, parfois trop utilitaire et trop froide. Le spécialiste du meuble en kit a décidé d’explorer de nouveaux terrains de jeu. Ainsi, les DJ The Teenage Engineering Sound System vont plancher sur une collection de vingt-deux objets “pour faire la fête à la maison”. 

Avant le stade de production industrielle, une réflexion parfois très manuelle.

Enceintes, lumières, décorations temporaires… L’enseigne a aussi commandé au Suédois Ben Gorham, l’ancien joueur de basket reconverti dans le parfum, une collection de senteurs pour 2019. Pas de précision sur la nature des produits. J’attends des choses inédites, clame Marcus Engman. Bien plus que des bougies parfumées. Sollicité également, le créateur de streetwear Chris Stamp a dessiné “le premier skateboard de l’histoire d’Ikea”. Après avoir collaboré avec l’enseigne parisienne Colette, Ikea entend aussi créer une collection d’objets de décoration au style artisanal, baptisée Industriell, avec l’artiste hollandais Piet Hein Eek. Il y aura des défauts, voulus et programmés, dans la fabrication, afin d’offrir un design unique qui donnera une impression de fait main.

Obsession design ou quand les objets les plus usuels finissent aux cimaises… 

L’héritage du futur

Car Ikea doit relever d’autres défis. La marque a beau renouveler un quart de son offre chaque année, le sentiment de changement n’est pas forcément perceptible d’une saison à l’autre. Or, à l’heure d’Internet et de la fast fashion, c’est un handicap. Par ailleurs, les jeunes urbains disposent de moins en moins de voitures, et les magasins bleu et jaune du Suédois, en périphérie des villes, ont du mal à capter cette clientèle qui aime davantage la singularité que la propriété de biens. Les changements s’accélèrent avec la digitalisation, constate Tony Sandelius, manager New business et Innovation chez Ikea. La multinationale travaille ainsi au développement de concepts qui dépassent largement la vente de meubles. 

Dans le musée Ikea, les tops de la marque, mais aussi quelques flops.

Par exemple, l’objectif n’est plus simplement de commercialiser des lits, des draps et des oreillers mais de réfléchir à une offre plus globale autour du sommeil, qui comprendra aussi des services à partir de 2019. Preuve de ce virage sur l’aile, Ikea a aussi révélé plusieurs collaborations aux côtés d’Apple, de Google et d’Amazon. Avec le premier, il développe une application de réalité virtuelle pour visualiser un meuble dans son intérieur, en choisir la couleur et les matériaux, le déplacer à sa guise avant de venir l’acheter en magasin. Avec les deux autres, il s’agit d’intégrer leur système d’assistant vocal, tel Alexa d’Amazon, afin de commander des objets connectés. Demain, votre étagère Billy ne servira plus à ranger vos livres. Elle vous lira le journal. Et peut-être même… le catalogue Ikea !  

Panneaux solaires Ikea

“Parce qu’adopter un mode de vie durable ne devrait pas être un luxe” : tel est le slogan d’Ikea pour promouvoir sa nouvelle offre de panneaux photovoltaïques. Au Royaume-Uni, la chaîne de magasins d’ameublement s’est associée, il y a déjà trois ans, au développeur britannique Solarcentury pour vendre des batteries dédiées au solaire résidentiel. Avec un service clé en main : du conseil online et en magasin, une analyse de la situation du client sur place, l’installation, le raccordement et les démarches administratives. Pour l’heure, deux batteries sont commercialisées au Royaume-Uni, en Suisse, aux Pays-Bas et en Pologne : 3 kWh ou 6 kWh. Bonne nouvelle : l’offre est désormais accessible en Belgique. Avec la promesse de “battre la qualité et le prix des concurrents” !