En kayak avec les orques

On a tous notre liste de voyages rêvés, ceux qui mêlent destinations lointaines et sensations fortes. Et si pagayer au milieu des orques en faisait partie ? Direction la côte ouest canadienne pour une expérience hors du commun.

PAR NANCY DEMAUDE. PHOTOS : Reporters, STEVE EMERY, DR. |

Soigner les éléphants en Thaïlande, nager avec les dauphins en Méditerranée, aider à la sauvegarde des orangs-outans en Indonésie, plonger au milieu des requins en Égypte… Quoi de plus génial pour les amoureux de la nature que de combiner tourisme et rencontres zoologiques ? C’est aujourd’hui largement possible, via de nombreuses agences spécialisées. Personnellement, sur notre liste des expériences à tenter avant de mourir, nous avions mentionné “Rencontre avec les orques”. Un fantasme désormais réalisé…

Il existe en fait plusieurs destinations possibles pour rendre visite à ces grands cétacés dans leurs habitats naturels. Tout dépend de la saison. De mi-juillet à mi-septembre, on retrouve une très grande concentration de bancs de saumons en Colombie Britannique, sur la côte Ouest canadienne. Le saumon, repas privilégié des épaulards, également appelés Killer Whales (baleines tueuses)… C’est pourquoi, en plein mois d’août, nous voilà partis pour l’île-archipel de Vancouver, juste en face de la ville éponyme, à près de 8 000 kilomètres de Bruxelles.

Après douze heures de vol et deux de ferry, nous arrivons à Nanaimo, deuxième plus grande ville de l’île. De là, restent encore cinq heures de route pour rejoindre Telegraph Cove.

Cette ancienne station télégraphique transformée en village de pêcheurs tire actuellement l’essentiel de ses revenus de l’écotourisme. Motif : son emplacement privilégié, le long du détroit de Johnstone, qui sépare l’île du continent, à proximité de la réserve écologique de Robson Bight. Un point de départ d’excursions idéal pour les touristes désirant observer les baleines, mais aussi les orques, qui se prélassent l’été dans la région.

Sauf que nous, en fait d’observation, il s’agira carrément de naviguer parmi eux, en kayak… Pas moins. Et si on veut vivre cette rencontre extrême à fond, autant jouer la carte écotourisme jusqu’au bout en réservant un emplacement de camping dans l’unique Campground local. Pour les moins aventureux, on vous rassure, le village compte aussi un resort hôtel très cosy et des maisons d’hôtes très pittoresques, au bord de l’eau.

Charme garanti. Après quelques emplettes (vêtements chauds, chaussures d’eau) et un bon gratin de fruits de mer au bien nommé Killer Whale Cafe, nous voilà devant les bureaux de North Island Kayak, qui organise l’expédition. Nous avons choisi de partir avec cette société pour son expérience – elle est ouverte en permanence sur l’île et active depuis 1991. En nous remettant deux sacs étanches de 10 litres et 20 litres par personne, Steve Emery, son propriétaire depuis 2006, nous raconte : Cela me rassure qu’il y ait encore des lieux où les animaux peuvent mener leur propre vie librement. Vous allez vivre une expérience extraordinaire. Ici, nous avons un accès privilégié à un monde sauvage préservé.

Vous aurez l’occasion de voir des aigles, desphoques, des otaries, des dauphins, des baleines à bosse et, bien sûr, des killer whales… Une rencontre sans danger, contrairement à ce qu’on pourrait croire. Si les orques, ou épaulards, sont communément appelées baleines tueuses, ce n’est pas pour leur agressivité envers l’homme. Ce nom, elles le doivent seulement à leur statut de superprédateurs de phoques et de petites baleines. Rassurés par ce discours, nous arrivons tout excités au point de rendez-vous le lendemain matin.

Un peu à la Koh-Lanta, nous voyagerons trois jours avec le strict minimum: en plus de nos affaires personnelles, juste de l’eau potable et de la nourriture pour 13 personnes. Nous faisons ensuite la connaissance de Dan et Kelly, nos deux guides parmi les 24 saisonniers qui composent l’équipe de North Island Kayak.

Après nous avoir expliqué les bases du kayak, Dan sort une carte maritime et nous explique le déroulement de l’expédition : Nous avons quatre campements privés à travers l’archipel, où nous accosterons pour passer la nuit et reprendre des forces. Ce qui nous permettra de ne pas devoir transporter le matériel de camping dans les kayaks.

Enfin, on passe à l’équipement : un sac de couchage thermique, une veste imperméable, un gilet de sauvetage avec sifflet et une jupe qui garantit l’étanchéité du kayak en cas de chavirage, et donc un voyage au chaud et au sec. Puis c’est le signal du départ . Nous voilà embarqués pour trois jours en mer, loin de toute civilisation, sans électricité ni eau courante.

Etoile et cochon de mer

Après les premiers coups de pagaie, Dan nous rassemble déjà pour nous montrer d’énormes étoiles de mer, des coraux et des algues dignes de l’ère Jurassique poussant au fond de l’eau. On croise ensuite des marsouins ou cochons de mer, ces petits dauphins au nez court, et, plus loin, des humpbacks, des baleines à bosse.

Dans le ciel, pointent aussi des aigles. Tout à coup, une otarie à l’air malicieux surgit à la surface, tout près de nous, semblant nous saluer avec curiosité... Nous en verrons d’autres, ici ou là, durant la durée de notre périple. Et encore des marsouins, et encore des baleines à bosse. Reste maintenant à découvrir les orques. Tous les guides sont équipés d’une radio pour communiquer entre eux et d’un hydrophone qui permet de localiser les ultrasons émis par ces cétacés. Un matériel très utile car ceux-ci peuvent se déplacer jusqu’à 65km/h ! Pas facile, donc, de les suivre quand on se meut en simple kayak.

Le soir pointant, nous regagnons la terre  ferme pour occuper notre campement, assez rudimentaire, au milieu des bois. Dan et Kelly gèrent le repas pendant que nous explorons l’île. Mais nous peinons à cacher notre déception : durant la journée, nous n’avons croisé la route d’aucune orque.

Dan rappelle qu’on ne peut malheureusement pas contrôler la nature. Plusieurs ont bien été aperçues, mais beaucoup plus haut dans le détroit. Ceci étant, comme ces mammifères nagent vite, toute chance d’en apercevoir n’est pas perdue. Nous terminons la soirée sur la plage devant un magnifique coucher de soleil sur la mer quand soudain, comme pour confirmer les dires de Dan, une jeune orque surgit de l’eau et nous gratifie d’un saut magnifique. Nos guides se précipitent sur la radio afin d’échanger des informations pour organiser la journée du lendemain.

Moment suspendu

À peine levés, nous sommes tellement impatients de démarrer que nous avalons notre petit-déjeuner en trois bouchées. Et quinze minutes seulement après avoir embarqué, nous assistons à un spectacle des plus incroyables: une dizaine d’orques a envahi le détroit.

Leur sonar est tellement puissant qu’elles peuvent sentir notre présence à plusieurs centaines de mètres, nous explique Kelly. On ne savait même pas encore qu’elles étaient là qu’elles nous avaient déjà repérés. Soudain, un jet d’eau puissant jaillit juste en face de nos kayaks; Dan nous demande de nous rassembler et de rester silencieux. L’expédition est a priori sans risque, mais un animal de cette taille, avec ses six à neuf mètres de long, peut nous faire chavirer d’un simple coup de queue. Heureusement, les garde-côtes canadiens ne sont jamais très loin.

Face à nous, à moins de deux mètres, deux orques longent nos frêles embarcations. Nous sommes littéralement bouche bée. Moment suspendu. Deux mondes qui s’observent. Étrange proximité, presque une intimité.

La rencontre durera plusieurs heures, puis le groupe de cétactés repartira vers le nord. Expérience proprement inoubliable... Il est maintenant temps de retraverser le détroit et rejoindre Telegraph Cove. Sur le chemin du retour, les paroles du patron de North Island Kayak résonnent dans nos têtes : Ici, chaque jour est différent. Chaque rencontre est une merveille. Et voir les visages de nos invités quand ils contemplent des animaux aussi puissants et majestueux reste notre plus belle récompense.

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