Julien Doré “C’est à nous de tenter des choses”

Après le carton de Love, l’artiste est aujourd’hui une vraie vedette populaire de la chanson française. Il publie son quatrième album, intitulé &, avant de remplir Forest National en mai prochain. Rencontre avec un garçon fort charmant qui nous offre un bol d’air pur et de nature.
Par thierry coljon photos goledzinowski |

Il ressemble de plus en plus à celui qui est mort sur une croix à plus ou moins son âge, 33 ans, mais lui est bien vivant. Après une longue tournée qui, du Cirque royal aux Francofolies de Spa, l’a vu fouler les plus grandes scènes et remplir les plus grandes salles, Julien Doré est devenu une vraie star hexagonale. Il est d’ailleurs déjà la (seule ?) tête d’affiche incontournable pour les prochains festivals d’été. Car son frais statut sera sans aucun doute confirmé par le succès de son nouveau &, une véritable caresse bio, naturelle, douce et fraîche en treize chansons oxygénées qui font un bien fou.

Histoire d’&, qui accompagne l’édition limitée du disque, est un très beau documentaire nous amenant dans ce chalet d’enfance, à Saint-Martin-Vésubie, dans les Alpes-Maritimes, dans lequel a été en partie réalisé ce disque…

J’y raconte ce que j’ai vécu. La matière qui était autour de moi était tellement inspirante, tellement belle que je ne pouvais pas ne pas essayer de la retranscrire et de la respecter.

Quitte à vous moquer un peu de vous-même, avec le dorénavant célèbre slip bleu, et de casser votre image…

C’est important, oui… Faire de la musique, c’est vital pour moi. C’est un souffle, une énergie qui me tient à flot et me donne envie de partager et d’investir cette liberté qui m’est proposée. Mais quand il s’agit de mon image, surtout aujourd’hui, dans notre époque, c’est important pour moi de ne pas me prendre au sérieux. J’ai besoin de m’amuser avec tout ça, avec ma propre image. Et puis désacraliser aussi, non seulement le pouvoir d’une chanson mais aussi le costume un peu trop grand de l’artiste ou du garçon de mon âge. 

Le succès phénoménal de Love et de la tournée qui s’en est suivie vous a-t-il à un moment fait un peu peur ?

Non, justement, je trouve que l’habit de Love était parfaitement à notre taille. Parce que c’est l’histoire d’une équipe, d’un groupe à qui j’ai fait confiance et avec qui j’ai fait ce disque. Mes camarades d’enfance et mes camarades musiciens avec qui je travaille maintenant depuis quasiment dix ans. Oui, le succès a été surprenant. On ne s’y attendait tellement pas. On a fait le disque en trois semaines en studio. C’était un challenge pas possible. On a vécu ce succès sans l’analyser. On le vivait de façon sublime. C’était fou !

C’est après la tournée qu’il y a un vide énorme qui peut virer à la dépression : Springsteen en parle également dans son livre…

Oui, je le vis à chaque tournée, mais sans doute que le gouffre était plus grand à la fin de celle-ci. En raison du lien avec mes garçons, mon équipe et le public. Quand ça s’arrête, c’est vrai que c’est particulier.

Et puis, quand il s’est agi de s’y remettre, l’idée a été, toujours avec la même équipe, de s’aérer en montagne et en Camargue, sur les traces de votre enfance ?

C’est symbolique et, en même temps, pas très conscient au départ. Ce chalet où j’allais quand j’étais enfant est toujours là. Pourquoi ne pas aller respirer un peu en altitude ? C’est parti de ça. J’ai acheté un piano. J’ai senti que dans ce lieu, il se passerait quelque chose, tellement c’était immense et sublime alentour.

Le film est une vraie publicité pour cet endroit qui fait rêver…

C’est une région que je connais bien. Que ce soit ce village dans les Alpes du Sud ou les Cévennes, la Camargue, le sud de la France où je suis né, ce sont des zones qui méritent qu’on les visite et qu’on les respecte. Si, au travers de ces images, on a envie de se réfugier dans cette nature-là, c’est bien. Ce sont des lieux très protégés, comme le parc du Mercantour. Ce sont encore des zones vierges… Si je peux donner envie aux gens d’aller rencontrer les gens qui vivent là-bas et qui sont adorables, eh bien, tant mieux.

Tout, plutôt que Paris où vous vivez ?

Je suis Parisien d’adoption mais oui, c’est vrai, depuis quelques années, mon univers est urbain. Et moi aussi, j’ai du mal à voir l’horizon, à voir le soleil percer au travers de la brume et des nuages. Avec l’année qui vient de passer, j’ai eu des difficultés à chasser cette brume-là. J’aspirais à mieux : voir du beau, amener une part de rêve. Se réveiller le matin pour écrire des chansons, c’est un privilège immense. Je n’ai pas le droit de trahir cette chance qui m’a été donnée… par mon travail et mon audace peut-être, mais aussi par les gens qui ont cru en moi.

C’est vendre du rêve…

Oui, mais cette part de rêve, c’est une réalité proche, accessible. C’est important. Et je ne la travestis pas. Cette réalité, elle est telle que je la retranscris. Je ne triche pas là-dessus. Cette part de rêve me touche, car c’est précisément ce que je veux faire. Mon privilège est d’amener une vision presque enfantine et de se dire et si ensemble on aspirait à mieux ? Au beau, quoi. Chasser un peu la laideur ambiante.

Les textes ne sont pas béats pour autant. Vous dites très souvent “tu” : à qui vous adressez-vous ?

Il y a de la contemplation, avec des textes ancrés dans une zone géographique, dans un décor de beauté, mais je m’adresse à l’autre, toujours. Contrairement à l’album précédent, là je m’adresse à l’autre, à celui qui me ressemble. On est dans une époque où l’on n’arrête pas d’opposer les êtres, de nous séparer. Comment faire, en 2016, bientôt 2017, pour se regarder dans les yeux, continuer à échanger, à se parler et à faire en sorte de continuer à fonctionner ensemble ?

Cet album, quelque part, est un acte d’amour…

C’est exactement ça. Le regard de l’album précédent qui disait je t’aime s’est élargi. C’est : dansons ensemble, pleurons ensemble mais, surtout, vivons ensemble. Il y a une vision d’espérance dans ces textes. Une part d’utopie dans un joli sens du mot. En rêvant, c’est comme ça que s’accomplissent les grandes choses.

Beyrouth Plage, est-ce un souvenir de concert ?

Tout à fait, oui. C’est un concert où l’on était en permanence sous surveillance lors de la préparation. Et une fois là-bas, au Liban, on a passé quelques jours magiques. J’ai pu visiter la ville d’une façon très libre. Le concert se donnait dans un théâtre ouvert, sous un ciel étoilé. C’était fou. On avait un peu peur avec les garçons : les gens vont-ils connaître les chansons, tout ça ? Et ce fut l’un des concerts les plus fous, avec des gens qui sont montés sur scène pour danser avec nous. On a fini le spectacle en acoustique totale dans le public. Beyrouth plage est une trace de ce moment particulier…

Romy est un texte écrit en italien avec “la famille Doré”… Qui est cette Romy ?

C’est une petite fille de 4 ans, la fille de mon guitariste Darko, à qui j’ai voulu écrire une chanson. Je commence à prendre conscience de l’échec de la génération de nos parents sur le monde de demain. Du coup, ma génération est dans l’urgence. Je me dis que rien n’est impossible dans le regard d’un enfant. Elle est pleine de rêves, d’envies, d’imaginaire. Il faut voir les choses dans un plan large, ça passe par l’écologie. Je lui dis : C’est toi l’ange, demain, j’espère… J’ai une grande confiance dans la nouvelle génération. Cette chanson réunit différentes générations puisque je l’ai traduite en italien avec mon père et ma grand-mère, au chalet un soir. Ma grand-mère est née à Gênes et une autre partie de ma famille est sarde. Moi qui suis très pudique, ça ne m’était jamais arrivé d’avoir cet élan-là. Vers mon enfance aussi. C’était une vraie boucle…

Après les États-Unis, une échéance importante se déroulera au printemps 2017 en France. Quel est votre sentiment face aux politiques ?

Ça transpire le déjà-entendu. Ça laisse s’évaporer un nuage de laideur et de cynisme. C’est médiocre. J’ai perdu la foi en ce qu’un homme en particulier sauverait une situation sociale, politique. Du coup, ma génération a pris conscience qu’à un moment donné, le changement passera par nous. Il faut arrêter d’attendre. Les hommes politiques m’inspirent une véritable peine. On voit les choses se répéter avec les mêmes formules, le même cynisme. On n’a même pas besoin d’un homme politique pour nous expliquer qu’on vit dans un monde violent. C’est pire qu’avant, car chacun d’entre eux joue avec la peur de l’autre et de demain. Ça, c’est une vague magnifique pour être le plus beau des surfeurs. C’est tellement petit. C’est à nous de tenter des choses.

En même temps, les référendums – on l’a vu avec le Brexit – peuvent aboutir à du populisme…

C’est totalement dangereux, oui mais moi, je parle de notre responsabilité de citoyen au quotidien, ce n’est pas la même chose. Qui plus est, ce qui est pervers dans le référendum, c’est que la question est posée par le politique. C’est une manipulation, d’une certaine façon. Moi, mon rôle est de mesurer la chance que j’ai et d’en faire quelque chose. Ma bulle d’oxygène, à ma petite échelle, est peut-être d’une petite utilité dans un moment de vie. Je pense aussi aux cinéastes, aux écrivains… C’est ça notre rôle, notre utilité, surtout aujourd’hui. Les artistes proposent quelques chemins dans cette ère de barricades, de zones verrouillées et d’interdits.

Les garçons, comme vous dites, qui vous entourent, sont là pour vous rassurer aussi ?

On se remet chacun en question. Le son de cet album, par exemple, est radicalement différent du précédent alors que l’équipe est la même. Idem sur scène. C’est ma famille artistique. On a tous un cœur qui a la même ambition : remettre à plat ce qui a été fait et rechercher. La notion de laboratoire et d’expériences est toujours là. Sinon ça ne vaut pas la peine…

La voix sur tout le disque est très caressante…

On me le dit beaucoup, mais je promets que ça n’a pas été mesuré. Je ne connais pas le solfège, donc ma voix se pose sur une mélodie. Mes doigts se posent sur les touches et la voix se met naturellement pour créer l’harmonie se crée comme ça. Le résultat, c’est vrai, est langoureux, sensuel, de l’ordre de la caresse et du conteur. Je susurre certains mots car pour se faire entendre aujourd’hui, c’est préférable de susurrer que de crier.  

&, Julien Doré, Sony Music. En concert à Forest National le 12/05.