Knokke : la petite histoire d'une grande station

Le petit village de dunes où couraient les lièvres a laissé place à un lieu de villégiature réputé pour ses boutiques, ses villas, son casino et sa clientèle huppée. Retour sur une saga entre luxe, sport et culture.

Par Gilda Benjamin. Photos DR. |

Un nom reste, encore et toujours, lié à l’histoire de Knokke. Fin XVIIIe siècle, un ingénieur, Pierre-François Lippens, décide d’endiguer le Zoute et les Polders et rachète des milliers d’hectares de terrain. Deux villages occupent les lieux, Knokke et Heist, qui vivent alors surtout de l’agriculture même si depuis quelques années, le tourisme se développant à la Côte, Heist attire déjà l’un ou l’autre amateur de bains de mer. On fait paver quelques rues, on installe un bout de digue, de l’éclairage public, des annonces publicitaires apparaissent dans les journaux. Knokke, sa plage, son phare…

À la fin du XIXe, succès aidant, quelques grands hôtels sont construits (Grand Hôtel, Pavillon du Phare, Hôtel Gresham…). Le village attire aussi les artistes, notamment les peintres. On a souvent comparé l’évolution de Knokke à celle de Saint-Tropez, Deauville ou encore Cannes et Puerto Banùs, des écrins côtiers devenus en deux coups de cuistax des places to be des nantis d’Europe et d’ailleurs. Mais seul Knokke a su conserver un petit parfum de gaufres et de crevettes arrosé de champagne. L’explication tient en un seul nom : Lippens. En 1908, la famille Lippens, propriétaire d’une grande partie du village de Knokke, crée en effet la Compagnie du Zoute. Elle décide de bâtir un lotissement avec l’aide de l’urbaniste allemand Hermann-Josef Stübben, proche du roi Léopold II, à qui on doit également l’aménagement de l’avenue de Tervuren à Bruxelles, ou encore les stations de Duinbergen et du Coq. On s’inspire alors des villas existantes, propriétés d’artistes qui confèrent à l’endroit une touche très authentique.

Projet urbanistique révolutionnaire, Le Zoute exige des règles de qualité très sévères, prônant “l’unité dans la diversité”. Ici, pas encore d’immenses immeubles, on privilégie les bâtisses de style anglo-normand et les immeubles de standing. Et pour cause… Les touristes britanniques, si friands du littoral belge et de son air iodé, font de Knokke leur point de chute préféré. Et d’emporter avec eux leurs habitudes de loisirs. La classe aisée belge et européenne leur emboîte le pas. Pour contenter tout ce beau monde, il s’agit d’investir dans des infrastructures sportives de premier choix. Manège, tennis, golf… Les activités se développent.

Bâtir mais préserver

C’est en 1924 que le Zwin, immense territoire salé à la faune et végétation exceptionnelles, est cédé à la Compagnie Le Zoute. En 1952, le Comte Léon Lippens décide d’en faire une vaste réserve naturelle, la première du pays. Les visiteurs, quels qu’ils soient, peuvent désormais jouir d’un environnement rare où des milliers d’oiseaux et des dizaines de plantes différentes s’épanouissent en toute tranquillité. Le Zwin a depuis été repris par la Communauté flamande.

 

Après Lippens, Nellens

Mais si la famille Lippens a marqué de son sceau l’histoire de Knokke, elle n’est pas la seule. Toujours en 1924, le quartier de la plage Albert se développe, une nouvelle digue de mer est construite. Un certain Joseph Nellens, banquier de son état, fait ériger une résidence luxueuse au bord du Lac de la Victoire, le Pavillon. Sous son impulsion, un casino ouvre également ses portes en 1930. Les affaires marchent bien, les clients renommés se déplacent. Il faut dire que jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, Knokke possède même son petit aéroport. Bombardée, la station sort de cette dernière sérieusement endommagée. Qu'à cela ne tienne, un nouvel hôtel encore plus luxueux voit le jour à la place du Pavillon : La Réserve. Les stars y descendent, de Frank Sinatra à Dalida, de Marlène Dietrich à Adamo. C’est que le casino fait aussi office de salle de spectacle et l’affiche y est souvent prestigieuse.

Avec sa salle Magritte et les fresques peintes de la main du maître en 1953, il brille de mille feux. On vient y applaudir Maurice Chevalier ou Joséphine Baker. Le casino accueille également les plus grands peintres : Magritte bien sûr, mais aussi Delvaux, Picasso, Man Ray, Dali, Chagall, Ernst, César… Quant à Keith Haring, Anthony Wittesaele, l’actuel échevin du Tourisme et de la Plage, sait combien il a marqué les esprits. Tous mes amis ont des T-shirts, des jouets ou des planches de surf ornés d’un de ses dessins. C’était le Magritte de son temps. On vient de vendre au Pays-Bas un container qu’il a peint à Knokke en 1987, en remerciement à ceux qui l’ont reçu. Il logeait chez le peintre Roger Nellens, comme avant lui Nikki de Saint-Phalle, Magritte, Delvaux...

Vieillissant, le casino n’est pourtant désormais plus que l’ombre de lui-même. Et le débat fait rage : rénover ou reconstruire ? Je suis sûr qu’il existe un public susceptible de venir à Knokke voir les plus grandes stars. Pourquoi ne pourrions-nous pas accueillir Adle ou Coldplay ? Le Cirque du Soleil nous est bien fidèle chaque année. Et de se souvenir d’un concert mémorable des Beach Boys, il y a 30 ans, sur la plage. À sa demande expresse, le groupe retrouve Knokke en juin pour l’inauguration d’une plage… à son nom.

Barry et le lièvre

On l’a compris, artistes mais aussi collectionneurs ont marqué l’ADN de Knokke. Et son aura a grandi avec eux. La station compte désormais quelque 80 galeries, et son espace public est riche d’innombrables œuvres contemporaines. De Jean-Michel Folon à Wim Delvoye, de Barry Flanagan à Pol Spilliaert, une trentaine de pièces signées des plus grands s'y déploient. L’échevin Anthony Wittesaele a une belle anecdote à propos des relations qui ont toujours uni Knokke et ses artistes. Rencontrant le célèbre sculpteur Barry Flanagan à Ibiza, le bourgmestre Leopold Lippens lui avait avoué qu’il désirait installer dans sa commune une statue de lièvre, l’animal-symbole du Zoute. Et Flanagan, qui affectionnait particulièrement l’animal, d’accepter. On se met d’accord sur un prix, reste ensuite à définir son lieu d'installation. En découvrant l’emplacement prévu, au bout des dunes et de la digue, Flanagan s’exclame alors : Heureusement que nous avons déjà convenu du prix de mon œuvre. Parce que si j’avais vu cette place à l’avance, je vous l’aurais donnée…

Raquettes et petite balle

Outre les artistes, à Knokke, riches industriels et noms qui comptent se rencontrent aussi en toute décontraction. La famille royale y a ses habitudes. Ici, pas besoin d’agenda pour prendre un rendez-vous. Les gens se croisent sur la digue ou à vélo et se retrouvent le soir ou le lendemain. Notre type d’urbanisme a toujours permis cet esprit. Certes, un tel cachet a un prix : Knokke est toujours citée parmi les stations balnéaires les plus chères. Mais la qualité de vie l’exige poursuit Anthony Wittesaele. On y discute loisirs et affaires dans les dîners en ville, mais aussi dans les clubs sportifs, dont certains sont légendaires. Le Royal Zoute Tennis Club a vu le jour en 1911. Il s’est considérablement développé après la Seconde Guerre. Par la suite, les plus grands y ont frappé la balle. Borg et McEnroe jouaient leur match la journée et sortaient la nuit dans les restos et les bars. Et une nuit avec McEnroe, c’est hors du commun !

Nature et paillettes

Que serait en effet la station sans ses restaurants étoilés et ses bars ? Autre haut lieu de rencontre susceptible de favoriser les meilleures relations : le golf du Royal Zoute Club. Créé en 1945, il plonge ses racines dans une longue tradition. Dès le tout début XXe, les yachtmen britanniques aimaient à traverser les flots pour exécuter leur meilleur drive au Knokke Golf Club. C’est, à nouveau, après la Deuxième Guerre que la Compagnie du Zoute a multiplié les travaux afin d’en faire ce lieu si prisé, parcours idyllique le long des dunes. Au final, c’est ce mélange unique de nature et de paillettes qui confère à la ville son aura singulière. Son orientation lui donne en outre un petit avantage dont les plus fidèles habitués ne se lassent pas : le coucher de soleil sur la mer, probablement le plus enchanteur de tout le pays.  

www.knokkeheist.com