L'artiste qui redécore les palaces

Des ponctuations de couleur, des chewing-gums enluminés au vernis à ongle... La Bruxelloise Léopoldine Roux use son quotidien à réenchanter le nôtre. Une approche qui a séduit jusqu’à l’hôtel Crillon à Paris. Et nous aussi.
par Olivia Roks. photos dr SAUF MENTION CONTRAIRE. |

Au-dessus de la boutique Kartell de la rue Dansaert, à Bruxelles, on pénètre dans l’atelier de Léopoldine Roux. Cette jeune artiste d’origine française, maman de deux enfants, semble s’être parfaitement adaptée à l’art de vivre belge. La preuve, c’est une bière à la main qu’elle nous reçoit. Je suis diplômée des Beaux-Arts de Rennes. Mais en venant suivre un Erasmus à Bruxelles, je suis tombée sous le charme de la Belgique, c’est tellement agréable ici. Dès ses débuts, son travail de recherche autour de la couleur amène la jeune femme à se poser de nombreuses questions.

Comment peindre au XXIe siècle ? Comment appliquer la couleur sur un support ? Comment lui donner vie ? De quelle manière prend-elle forme ? C’est alors qu’elle se découvre et entreprend de centrer son travail sur la tache, une forme simplifiée, une structure élémentaire. Longtemps la rue a été ma toile. J’ai commencé à peindre au vernis à ongles les chewing-gums par terre, autour d’un abri de bus ou d’une poubelle… J’adorais cette idée d’œuvre collective anonyme.

À travers son art, Léopoldine souhaite en effet réenchanter le quotidien, faire sourire les gens, apporter un peu de couleur dans nos vies. Je travaille toujours avec des couleurs joyeuses, du rose barbe à papa, du jaune citron, des nuances lumineuses appliquées sur du papier, une toile ou encore des sculptures 2D et 3D. Son art a été qualifié de “minimal pop” parce qu’il privilégie l’utilisation de tonalités acidulées, mais s’appuie sur une technique rigoureuse, et dénote d’un amour du matériau. J’aime associer un art contemporain à un élément ancien, mêler romantisme et culture pop. Pour mes dernières créations, j’ai utilisé des supports d’autrefois, des archives familiales, revisitées à l’aide de vernis à ongles. Mélange d’une correspondance familiale et de vieilles cartes d’anonymes glanées sur les marchés de Bruxelles, ils évoquent mon attachement à la mémoire, aux souvenirs, à la temporalité.

Bruxelles sa belle

Depuis une dizaine d’années, Léopoldine vit donc à Bruxelles, une ville qui lui a donné sa chance : celle de se lancer comme artiste et d’aujourd’hui avoir l’opportunité d’en vivre. Bruxelles m’a séduite avec sa vie nocturne underground, son omniprésente multiculturalité, son emplacement central au cœur de l’Europe. Je lui suis extrêmement reconnaissante car elle m’a permis d’exister en tant qu’artiste mais aussi et surtout de faire des rencontres enrichissantes. Dont celle avec son conjoint, Thomas, également amoureux de Bruxelles. Nous habitons dans le centre, mais prenons plaisir à déménager tous les quatre ans. La poésie des rues et des places, sous la neige en hiver, me transporte dans un tableau de Brueghel. Cette ville a un cœur, une âme de village, surtout ici, entre les Marolles et la place Sainte-Catherine

Comme beaucoup d’habitants de son quartier, Léopoldine s’y déplace principalement à pied. De Maria Boodschap, l’école d’une de ses filles, à son atelier rue Dansaert. Sur le chemin, il y a Charli pour le croissant du matin, Noordzee pour son bon poisson, la rue Sainte-Catherine et tous ses commerçants, le Bronks, un théâtre pour enfants où le néerlandais est à ma portée, mais juste le temps d’un spectacle (rires). Ici, j’ai pu créer une douce synergie entre ma vie d’artiste et ma vie de famille…. Son seul regret ? Le climat ! D’origine lyonnaise, j’avoue que le soleil et surtout la luminosité me manquent

Dans les suites du Crillon

Une luminosité qu’elle retrouve un peu plus quand elle se rend à Paris… Au Crillon. Lieu mythique chargé d’histoire, ce palace parisien est en rénovation depuis plusieurs années. Et Léopoldine fait partie des artistes sélectionnés pour le redécorer. C’est ce qu’on appelle une commande de prestige. La direction artistique chargée des rénovations recherchait des gens pouvant revisiter l’histoire du Crillon, la réactualiser. Il y a un an, ils ont découvert mes cartes postales dans une galerie à Beyrouth. Ils m’ont alors demandé d’intervenir sur des anciennes gravures du palace, originales et classées. Une belle opportunité pour moi ! Léopoldine va donc revisiter, à l’aide de touches de couleur, vingt gravures du XVIIIe siècle illustrant des scènes royales. Objectif : y apporter des rêveries contemporaines, selon ses propres termes.

Des gravures qui seront réparties dans les quatre suites situées au rez-de-chaussée de l’hôtel. Mais l’artiste travaille également à une autre série, Color Suicide, qui sera disposée dans les boudoirs de l’hôtel. On y verra la tête de diverses célébrités transformée en tache colorée. Une manière pour elle de les rendre immortels. Il y aura dix duos reflétant une rencontre complètement improbable entre une personnalité historique du Crillon et une autre du XX ou XXIe siècle. Marie-Antoinette face à Lady Gaga ou Serge Gainsbourg conversant avec la duchesse de Polignac. Imaginez ces personnages entamant une discussion, par exemple Lady Gaga et Marie-Antoinette. Elles parleront sûrement cheveux et coiffures en tout genre...

La réouverture du Crillon est programmée pour septembre. Mais ceux qui n’auraient pas les moyens ou la patience de l’attendre pour admirer le travail de Léopoldine pourront se rabattre sur le Musée de la Photographie de Charleroi. La jeune artiste y sera exposée de mai à septembre. Une autre jolie consécration. 

www.leopoldineroux.com