Le Texas sous toutes les coutures

Aux confins des États-Unis, somptueux et sauvage, big bend est le deuxième plus grand parc national du pays et aussi le plus méconnu. Car il se mérite.
Texte et photos Béatrice Leproux-Gillet sauf mention contraire |

Big Bend National Park doit son nom à la courbe du Río Grande qui en délimite la frontière avec le Mexique sur 194 kilomètres. Pour atteindre cette nature épique, il m’a fallu traverser des champs de puits de pétrole à perte de vue, ponctués d’écriteaux “Danger”, “Poison”, “Warning” et autre “Reward” proposant une récompense au citoyen qui dénoncerait un contrevenant à la plus grande richesse de l’État (contre 50 000 $ et la garantie de son anonymat). Mon premier troupeau de bovins, autre grande ressource texane, me ramène à la vie. Quand dans nos contrées, un hectare suffit en moyenne à alimenter un bovin, il en faut ici cent, tant la nourriture est rare. Forcément, le moindre ranch en fait douze mille, planté d’éoliennes en zinc, comme dans les films.

Il n’y a rien d’autre que la route à l’infini, et puis d’un seul coup, une ville. Petite, deux mille habitants, elle attire une population hipster inattendue dans ce désert morne. À la fin des années 70, l’artiste conceptuel new-yorkais et théoricien de l’art minimal Donald Judd installait ses œuvres étonnantes et celles de ses amis dans d’anciens baraquements militaires. Depuis, la ville de Marfa se veut laboratoire artistique international. Créatifs, collectionneurs ou curieux du monde entier viennent admirer, étudier ou chercher l’inspiration dans l’un des plus beaux espaces d’exposition pour l’art plastique contemporain du pays. Mais hormis le week-end, Marfa est ville morte.

Fête des étoiles

Excepté la nuit où un étrange phénomène géophysique fait scintiller des lumières à l’horizon de façon sporadique. On s’exclame autour de moi mais, j’ai beau écarquiller les yeux, je ne distingue pas grand-chose… Cependant, depuis les énormes télescopes de l’Observatoire Mc Donald dirigés vers le ciel le plus noir et le plus étoilé de ce coin du monde, c’est un festival de corps célestes.

Je me rapproche du désert de Chihuahua qui s’étend jusqu’au Mexique. Et enfin apparaissent au loin les premiers reliefs ocre. De rares panneaux indiquent un village perdu, ville-comptoir où se ravitaillaient trappeurs, cow-boys et éleveurs de bétail, ville-fort aussi bâtie pour se protéger des Apaches. Fort Davis a été utilisé par la cavalerie jusqu’à la guerre de Sécession… La cinquantaine rieuse, Mike Davidson a à peu près tout fait dans la vie, et guidé visiteurs et people de part et d’autre du Río Grande. Grand amateur de nature, d’aventure et d’expérience authentique, lui aussi a hâte de rejoindre le Big Bend.

halte western avant Big Bend

À 1 200 mètres d’altitude et 100 miles au nord du parc, Marathon est née en 1882 avec la voie ferrée. À une journée de cheval des forts environnants, un campement militaire la protégeait des raids des Comanches et veillait aussi sur la source, raconte Mike. Une voie de chemin de fer, des baraques longées par un trottoir en bois surélevé et une belle bâtisse de briques restaurée en hôtel cossu, ancienne demeure et bureau d’un rancher qui fit fortune… non, je ne suis pas dans un film. On y vient le week-end de San Antonio, d’Austin ou même de Dallas pour se changer les idées de la pétrochimie ou de l’élevage intensif, se régaler ou marier ses enfants.

Me voilà à Big Bend. C’est un désert volcanique fait de pierres, de sable, de cactus et de montagnes chaotiques tout en crevasses, fissures, falaises abruptes et rochers escarpés, majestueuses, où l’altitude pointe à 2 700 mètres. En bordure du Río Grande, frontière naturelle avec le Mexique, je me trouve au fin fond du Texas, au milieu de nulle part, dans l’une des régions les plus reculées du pays, dernière contrée nord-américaine explorée à la fin du XIXe siècle. À la vue de ces sommets ocre, arides et aplatis, je ne peux m’empêcher de guetter des plumes et un arc brandi au-dessus d’un cheval. Sous le sable et les pierres, ce désert est abreuvé de sources souterraines. À mes pieds, des lapins et des chiens de prairie détalent entre les buissons d’épineux. Les explorateurs espagnols surnommaient cet univers inhospitalier le desplobado, ou terre inhabitée. Jamais elle n’a été conquise par l’homme.

Biodiversité exceptionnelle

C’est la seule région où les conquistadores ne purent implanter de missions. Les Jumanos puis les Anglais s’y sont battus contre les Mexicains pour gagner le Texas et son indépendance (1835), puis contre les Comanches et les Apaches (de 1850 à 1880) pour protéger leurs biens et la route de la ruée vers l’or en Californie. Encore aujourd’hui, pas âme qui vive à des kilomètres, pas de ville à moins de quatre heures de voiture, le téléphone mobile n’est pas fiable, les journées peuvent être très chaudes (40 ºC l’été), les nuits très froides et le vent atteindre les 80 km/h. Presque aussi grand que la Belgique, autant que le parc Yosemite, le parc national de Big Bend est dix fois moins visité (400 000 visiteurs par an).

La piste conduit droit au spectaculaire canyon Santa Elena où coule le fleuve mythique, Río Grande pour les Américains, Río Bravo pour les Mexicains. Mieux vaut attendre les pluies d’été pour s’amuser en canoë, conseille Mike, également guide de rivière. À défaut, un sentier rocailleux nous mène entre toutes sortes de cactus – pattaya, hechtia, grimpant, raquettes… – et autres plantes endémiques, spécifiques à Big Bend, dont la diversité biologique est réputée. Protégée, l’Euphorbia candelilla produit une cire très précieuse, longtemps objet de trafic de part et d’autre de la frontière. Les Apaches l’utilisaient pour tendre leurs arcs, précise Mike, pour tanner les peaux et la mâchaient contre le mal de dents.

Va-et-vient de contrebande

Plus loin sur un haut plateau, l’air grésille du chant des sauterelles, on dirait un concert de serpents à sonnettes. D’ailleurs il y en a de terribles, dotés de deux poisons. Mike connaît le Big Bend National Park comme sa poche. Incollable sur l’histoire comme sur la géologie, la faune ou la flore, son esprit curieux, critique et son humour me font oublier les bizarreries réactionnaires texanes. Quand j’évoque l’autorisation récente du “port d’armes visible” au Texas, Mike hausse les épaules. C’est enraciné dans la culture d’une région qui n’a jamais cessé de se battre. Cela dit, je n’ai vu aucun pistolet. Ni de dealers de drogue menaçants. Pas non plus de clandestins mexicains armés jusqu’aux dents et cachés dans des cavernes. Les discours volontairement alarmistes de certains politiques ont achevé d’effrayer les Nordistes, déplore Mike, qui a été directeur exécutif du département du tourisme du comté de Brewster. Du coup, ils dédaignent cette région exceptionnelle quand ils n’en ignorent pas l’existence.

Une balade sur un quarter horse (à l’origine résultat du croisement entre chevaux espagnol et anglais) m’emmène jusqu’à la Table de la contrebande, point de vue dominant le Río et bien sûr référence au trafic de cire, de coton puis d’alcool. Les pentes sont abruptes, les pierres roulantes mais les sabots sûrs. Deux coyotes s’enfuient dans la garrigue. Un urubu à tête rouge tournicote au-dessus de ma tête, sans doute à l’affût d’une charogne. On l’appelle le “seigneur du ciel” car il est capable de voler à 6 000 mètres d’altitude avec son mètre quatre-vingts d’envergure. Toutes cornes dehors, un petit troupeau de mouflons du désert cavale sur l’arête d’une falaise. C’est fou ce que cet environnement climatique extrême abrite comme plantes, mammifères, oiseaux, amphibiens et reptiles.

Terlingua, Ville fantôme

Vingt habitants en 1995 et deux cents aujourd’hui réunis derrière les mêmes mots d’ordre : armes interdites, tolérance et solidarité. À 1 h 30 de route d’un hôpital, trois d’un centre commercial et quatre de l’aéroport de Midland, c’est préférable. Venus de Californie, du nord du Texas ou de plus loin, hippies, backpackers et bikers ont découvert Terlingua dans les années 70. Fascinés par les montagnes Chisos, l’isolement et les couchers de soleil en bordure du parc national de Big Bend, certains sont restés dans le village en ruine, d’autres revenus jusqu’à s’y installer.

Ancien comptoir pour les éleveurs, Terlingua était riche en sulfure de mercure, produit pour la fabrication d’armes de 1888 à 1945. Restent de ces mines des cavités profondes étayées de piliers de bois où trimaient des Mexicains pour 0,50 $ de l’heure, des maisonnettes de torchis en décrépitude, une école, un cimetière, une église et la maison de maître dominant le tout, en cours de restauration. On a reconstruit par-dessus les décombres, acheminé l’eau et l’électricité, ouvert un bistrot, une station-service, une boutique de souvenirs, deux galeries d’art et la scène musicale attire les meilleurs artistes du Texas. À l’approche de la retraite, des cols blancs tombés amoureux il y a déjà longtemps de ces paysages uniques et d’une vie saine font bâtir dans la montagne environnante une maison solaire autosuffisante. 

La ville de Lajitas, dite encore fantôme – 120 hectares – appartient à un seul homme. Au bord du Río Grande aussi, c’est un ancien comptoir de fourrures revisité en resort avec petit aéroport, golf, terrains de tir et écurie : un village-entreprise. Quelle que soit la motivation – familiale ou politico-financière –, ce genre d’opération immobilière est fréquent. Forcément, ça ne coûte pas cher, environ 500 € l’hectare, explique Mike, et ces villes dites “non incorporées” ne sont régies par aucun code de construction. Nous sommes aussi dans le deuxième État le plus riche des États-Unis. Mais l’État des millionnaires est aussi celui qui compte le plus de déshérités : 20 % vivent en dessous du seuil de pauvreté (contre 14 % dans le reste du pays), notamment les Mexicains très bien accueillis et intégrés mais payés une misère. Chassés de Big Bend en 1994 lorsque le site est devenu parc national, interdits d’accès après le 11-Septembre, ils peuvent rejoindre désormais famille et amis – le Texas fut tout de même mexicain au XIXe siècle : tout au fond du parc, un poste de frontière a rouvert en 2011 sur le Río, l’unique sur 600 kilomètres en amont ou en aval : à Boquillas del Carmen, vingt petits mètres d’eau séparent le Mexique des États-Unis.