Les feux de taïwan

Spectaculaire en diable, le Festival des Lanternes marque la fin des célébrations du Nouvel An Chinois. Cet événement, nous l’avons vécu de l’intérieur, dans les pas d’un Belge expatrié de longue date. Quinze jours de feux d’artifice et de couleurs, de rites ancestraux et de pétards, qui méritent à eux seuls le voyage vers Taïwan.
par Béatrice Leproux. Photos DR sauf mention contraire. |

Sur fond de danses, de spectacles acrobatiques et de processions solennelles, spectacles pyrotechniques et lampions de toutes formes et de toutes tailles illuminent les nuits taïwanaises. En février et en mars, sans risque de typhon mais avec des cerisiers presque en fleurs, c’est le bon moment pour découvrir l’île volcanique de Taïwan, au large de la Chine, dont elle est séparée politiquement depuis plus de soixante ans. C’est surtout l’occasion de découvrir les traditions religieuses locales quasiment disparues sur le continent précise Dimitri Bruyas. Parti perfectionner son chinois, étudié à Louvain-la-Neuve, ce Carolorégien vit depuis dix-huit ans dans la capitale, Taipei.

Il y a rencontré sa femme, styliste taïwanaise, avec qui il a eu deux filles. Depuis, il ne rate jamais le célèbre Festival des Lanternes, qui marque la fin des célébrations du Nouvel An chinois. Ce que l’on surnomme “le petit Nouvel An” est avant tout un événement culturel, religieux et familial, explique Dimitri. Et l’occasion pour la famille de se réunir une dernière fois avant de retourner à ses occupations respectives.

Séculaires, les origines de cette tradition et les légendes qui s’y rattachent sont aussi floues que diverses. Il est possible que les lanternes aient été destinées à guider autrefois les pas des voyageurs rentrant chez eux après avoir visité leurs parents. Aujourd’hui, ce rendez-vous est un incontournable du calendrier de l’île, décliné dans divers villes et villages. On balise le parcours !

Dans le Yunlin, fastes et couleurs Organisé par le gouvernement et les autorités locales, ce qu’on appelle le Grand Festival a lieu la première nuit de pleine lune de la nouvelle année. Et ce depuis 28 ans dans une province différente. Cette année, un million de personnes s’est réuni dans le comté de Yunlin dans un gigantesque parc où trônaient pour quinze jours trois mille sculptures lumineuses extrêmement élaborées.

Dragons et figures de la littérature classique y côtoyaient personnages de dessins animés et célèbres manhuas ou mangas chinois. Réapparu à Taïwan il y a une vingtaine d’années et récupéré pour des raisons commerciales, le festival a beaucoup perdu de son côté spirituel déplore Dimitri.

On vient pourtant chaque année de loin, entre amis et surtout en famille avec poussettes de bébé et chiens en laisse, pour assister au concert de tambours, grande tradition taïwanaise et, clou de la soirée, à l’illumination d’une lanterne géante haute de vingt-trois mètres représentant l’animal de l’année – en 2017, le coq – suivie d’un feu d’artifice grandiose. En 2018, c’est la ville de Chiyai, au centre-est de l’île, qui accueillera le festival.

À Beitou, procession et complétude

En tête de cortège, des palanquins colorés transportent les dieux de maison en maison, suivis de tout le village équipé de pétards et de… smartphones pour immortaliser l’événement ! La procession s’arrête une dizaine de minutes devant chaque logis, où l’arrivée des dieux déclenche lancer de pétards et feux d’artifice. La fonction du pétard est essentielle : chasser les mauvais esprits. Plus on en lance, plus la nouvelle année sera prospère. Les célébrations religieuses varient d’un village à l’autre, d’une famille à l’autre, raconte Dimitri, dont les beaux-parents habitent le village.

Bouquet de bâtons d’encens entre leurs mains jointes, les fidèles formulent leurs vœux de bonheur, de réussite et de fortune. Ici, on prie le Bouddha de la Terre – protecteur du lieu familial — et aussi Guan Yin, déesse de la compassion. Les participants à la procession dînent ensuite ensemble à l’invitation d’une des familles. Mets de référence et régal des enfants : le tanguyan, soupe de boulettes de riz farcies d’une pâte sucrée (au sésame, aux cacahuètes, aux noix, aux fleurs, à la pâte de haricot rouge, aux fruits, etc). Leur forme symbolise la notion de “complétude”, les grands-parents, enfants et petits-enfants formant un tout : une famille précise Dimitri. Cette fête indique combien cette île est paradoxale : les Taïwanais ont un mode de vie moderne et contemporain mais un mode de pensée toujours traditionnel et conservateur.

À Yanshui , purification et explosion

À 300 km de Taipei, sur la côte Ouest, changement d’ambiance. Ici, lors du Festival de feux d’artifice de Yanshui, sifflements de feux de Bengale et feux d’artifice se succèdent plusieurs heures d’affilée. Dangereux et assourdissant. Lunettes noires et boules Quiès sous casque à visière, foulard humide sur le visage, boots et aux gants, ils sont des milliers à mener une bataille de détonations.

La procession suit les divinités, dont le dieu taoïste de la guerre Kuan Kung. Ici, les palanquins sont montés sur pneus et cerclés de plexiglass pour éviter tout embrasement. Les accidents sont pléthore, notamment les brûlures. Il faut être le plus proche possible des feux d’artifice pour bénéficier de leurs vertus explique Dimitri. Cette tradition remonterait à 1875, alors que le village se mourait de choléra. Afin de purifier la population, les projectiles étaient volontairement dirigés vers la foule.

À Taitung , honneur et sacrifice

Debout sur un palanquin porté par quatre hommes, la tête ceinte d’une écharpe rouge et d’un bandeau doré et vêtu d’un seul short rouge, un volontaire essuie, en signe de foi inébranlable, et pendant plusieurs heures, les tirs de pétards et de fusées. Seules une serviette humide et des lunettes lui protègent les yeux et le visage. Sur la côte sud-est de l’île à 340 km de la capitale, trois jours durant, c’est un festival de brûlures et de fumée en l’honneur du dieu taoïste de la richesse Handan.

Pour ceux qui montent tour à tour sur le palanquin, c’est un honneur commente Dimitri. Cette tradition du bombardement de Maître Handan remonte au XVIIe siècle. Et qu’importe qu’on ne se sache s’il était effectivement si frileux qu’il fallait le réchauffer ou juste un hors-la-loi condamné par ses victimes à ainsi expier ses péchés.

À Pingxi, poésie et superstition

À Pingxi, à trente kilomètres à l’Est de Taïpei, du matin jusqu’à la nuit, des milliers de personnes lâchent ensemble une lanterne gonflée à la chaleur d’une huile en combustion. Calligraphiés sur ses quatre côtés en papier de riz : souhaits d’amour, de fortune, de santé, de naissance… Une mode récente commente Dimitri. Plus la lanterne monte haut dans le ciel, plus les vœux qu’elle porte ont des chances d’atteindre les ancêtres et les dieux, et donc d’être exaucés. Importé de Chine continentale au 19e siècle, le lâcher de lanterne était utilisé par les habitants de ce village, alors très isolé, pour avertir d’une attaque de brigands.

Depuis, Pingxi en a fait sa spécialité douze mois durant avec un succès particulier les week-ends, lors des périodes d’examens, des festivités du Nouvel An et des vacances scolaires.

Trois petites infos avant de vous embarquer

• L’ancienne île de Formose est accessible au départ de Paris ou d’Amsterdam. Comptez 13 heures de vol et sept heures de décalage horaire. Pas besoin de visa.

• À peine plus grande que la Belgique, on s’y déplace aisément en train et en voiture (panneaux de signalisation aussi en anglais), et le réseau de métro de Taipei est nickel. Attention, si vous partez pour le festival, organisez-vous plusieurs mois à l’avance car l’hôtellerie - de qualité - est prise d’assaut en cette période.

• Si vous voulez participer pleinement au festival, munissez-vous de bâtons d’encens et de pétards, mais aussi de bouchons d’oreilles voire d’un masque sanitaire, d’usage courant là-bas. Enfin, ayez toujours dans votre sac des offrandes à offrir, notamment des fruits et des biscuits. Les Taïwanais sont accueillants et, pour peu qu’il se fasse introduire, le touriste respectueux sera volontiers associé aux célébrations les plus intimes.

Office de tourisme de Taïwan : www.taiwantourisme.com