Louma Salamé : le métissage culturel est une chance !

A la tête de la Fondation Boghossian depuis un an, Louma Salamé jongle avec l’interculturalité depuis toujours. A 36 ans, après avoir travaillé au Guggenheim à New York, au Louvre à Abu Dhabi, au Mathaf à Doha et à l’Institut du Monde arabe à Paris, elle souhaite rapprocher la Villa Empain de tous les publics et choyer le métissage culturel.

Par Ingrid Vanlanghendonck. Photos DR. |

Après un an à la tête de la Fondation Boghossian, qui gère la Villa Empain, quel est le bilan?

Il est très positif ! Dès mon arrivée, j’ai souhaité travailler sur la typologie des publics, dans un but de diversification, car celui qui fréquente la Villa Empain est très homogène. Ayant principalement une expérience de travail au sein d’institutions publiques, je suis arrivée avec une philosophie de l’accès aux musées pour tous. Tout comme je l’avais fait pour le Louvre, en allant dans les prisons pour y faire entrer l’art, et dans les banlieues pour sensibiliser les jeunes, pour le compte de l’Institut du Monde Arabe, je rencontre actuellement différentes personnes et des associations de jeunes, de femmes ou de quartier, afin de leur offrir la possibilité de venir voir nos expositions. Nous avons aussi décidé que l’accès serait gratuit pour tous le premier mercredi du mois. Et cela fonctionne du tonnerre !

Votre mère est la sœur des créateurs de la Fondation Boghossian, Albert et Jean, vous vous sentez ici chez vous ?

Non, absolument pas, je ne me sens pas chez moi, même si la Villa appartient à mon oncle. Je suis avant tout au service d’une fondation et d’un projet. J’ai toujours travaillé dans l’optique du rapprochement et d’un dialogue entre les cultures, cette fonction-ci s’inscrit donc dans la continuité.

Mais c’est un poste dont vous aviez envie ?

Oui, j’en avais envie ! Dès l’acquisition du lieu, cela faisait partie de mon panorama des possibles et je suivais de loin l’évolution de la Villa. Mais il ne fallait pas que je vienne trop tôt, je devais préalablement acquérir de l’expérience dans d’autres institutions.

Après Abu-Dhabi, New York, Paris, vous ne vous sentez pas un peu à l’étroit à Bruxelles ?

Pas du tout ! Je suis très contente d’être ici, ce n’est pas une punition. Je m’étonne d’ailleurs que l’on me pose régulièrement cette question. Ce qui rend heureux, c’est d’être dans un endroit où l’on aime exercer un métier passionnant. En plus, Bruxelles est une ville très dynamique, multiculturelle, ce qui m’a permis de tisser des amitiés avec des personnes provenant d’horizons très différents.

Rapprocher les cultures d’Orient et d’Occident est la mission de la Fondation : quel fil rouge y a-t-il entre ces deux horizons ?

Les ponts culturels, ce sont les hommes qui les créent au travers d’une série d’éléments : les voyages, le commerce, les échanges et les mélanges que l’on lie avec tous les éléments de la vie. Aujourd’hui, beaucoup de gens ont des identités métissées ! La télévision joue aussi un rôle dans la vision que l’on a de la culture d’autrui, mais avec une hégémonie des chaînes américaines. Au Qatar, par exemple, les mamans étaient effarées par le mauvais niveau d’arabe de leurs enfants et leur dextérité en anglais !

Les télévisions satellitaires moyen-orientales n’ont-elles pas autant d’influence ?

Moi je pense que la langue arabe est en péril dans les pays arabes ! On ne l’évoque pas souvent, mais c’est une réalité. Car tout le monde regarde les mêmes séries. C’est une question très difficile… Ce sont des indices de ce que je ressens, ce que j’ai constaté, pas un jugement !

La culture arabe est relativement méconnue en Occident, que peut-on faire pour changer la donne ?

L’une des missions de la Fondation est précisément de mettre en valeur certaines cultures moins connues et l’art constitue un excellent moyen pour atteindre cet objectif. A la Villa Empain, l’on peut exposer un artiste Turc et un Arménien. C’est déjà dans un acte de résistance. Le but n’étant pas de démontrer, mais de montrer, par exemple au travers de concerts musicaux, de la gastronomie, etc. Les arts nous plongent dans la culture de l’autre.

Ne craignez-vous pas que les fils tendus qui reliaient Orient et Occident ne soient en train de s’effilocher ?

Nous sommes en plein dedans ! Ce pourquoi les missions d’informations sont plus importantes que jamais. C’est un peu comme l’exposition sur les frontières* qui a été décidée avant les élections américaines et les volontés de construire des murs, mais qui résonne face à l’actualité. De même, la Villa Empain a décidé de se positionner pour favoriser le dialogue entre Orient et Occident avant les attentats, et malheureusement, cela fait aussi écho !

Pensez-vous qu’il existe aussi un « effilochement » au cœur des communautés d’origine, qui ne se sentent pas toujours acceptées dans le pays d’accueil ?

C’est compliqué. Cela pose une série de questions : d’où se réclame-t-on ? D’où venons-nous ? Quelle est notre appartenance et notre ressenti par rapport à cela ? Il y a une série de paramètres que l’on ne choisit pas : la couleur de notre peau, notre religion, notre ethnie. Certaines personnes sont « technically muslim » (musulmans par transmission parentale), mais pas dans la pratique. Au Liban, j’ai plein d’amis qui ont des parents mixtes, chrétiens-musulmans, c’ était fréquent avant la guerre. On a même inventé un vocabulaire pour les désigner : les SU-CHI pour les enfants issus de mariages entre des parents musulmans sunnites et chiites et les SU-CRE, pour les enfants issus de mariages entre des musulmans sunnites et des chrétiens. Un humour révélateur du métissage de cette société ! Mais nous sommes tous un peu su-chi ou su-cré, en fait ! Ce qui compte, c’est de savoir ce que l’on fait de ce que l’on reçoit à la naissance et de trouver sa voie pour y arriver.

Avec ses 18 communautés différentes, le Liban est une société multiculturelle. Vous-même possédez deux passeports, français et libanais, quelle identité vous êtes-vous forgée dans ce contexte ?

Ce n’est jamais une évidence. C’est sûrement plus simple d’être blonde et de s’appeler Claire Dupont, lorsque l’on habite en France. Cela correspond davantage au cliché que l’on se fait de la Française. Mais cela ne doit pas vous arrêter. Au contraire ! Il faut arriver à s’accepter avec ses différences. Une intégration réussie ne doit pas se faire au dépend de la culture d’origine, mais en harmonie avec elle. Pour moi, cette différence a constitué à la fois une richesse et un fardeau. Aujourd’hui, j’essaye de prendre le meilleur des deux : j’ai tendance à répondre que ma tête est à Paris et mon cœur à Beyrouth. Mon côté oriental, c’est la générosité, l’impulsivité, je suis peut-être plus ‘bouillante’ que d’autres. Alors que j’ai aussi hérité du côté européen une rigueur implacable, une pensée structurée. Je prends ce que j’aime dans ce métissage. La mixité est une force, une chance à saisir. Mais attention, il faut veiller à ne pas entrer dans trop de qualifications, car c’est précisément ce que font les personnes racistes !

La culture est en danger, notamment pour des raisons budgétaires, comment voyez-vous son avenir ?

La culture est en effet en danger partout dans le monde, car les moyens sont de plus en plus limités partout. Cependant, je ne pense pas que la culture va s’arrêter pour autant. Même dans la misère, les artistes n’arrêtent jamais de créer. J’ai envie de dire : Qui veut peut ! Et la sphère artistique a souvent été très créative en période de crise. Aujourd’hui, de plus en plus de musées se tournent vers les fonds privés. Aux Etats-Unis, c’est intégré. Même en France, lorsque j’ai quitté le Louvre, nous étions passés de 30 à 50% de fonds privés. Cette recherche de partenariat avec les entreprises fait aujourd’hui partie des enjeux.

Qu’apporte la culture à nos sociétés ?

Art is the answer ! (cf. La réponse est dans l’art). C’est par la culture qu’arrivent les solutions. C’est le « soft power » par excellence : comment changer les lignes avec l’art qui appartient à tous, qui est notre terreau universel.

Avec le retour des populismes, pensez-vous qu’il y a un devoir de résistance de la sphère culturelle ?

Oui, c’est quasiment un réflexe pavlovien. On le voit déjà suite aux décrets anti-immigration de Trump : six musées ont enlevé toutes les œuvres qui n’étaient pas d’origine américaine durant une journée et le vide était criant. En même temps, lorsque l’on regarde l’histoire du XXe siècle, c’est dans les pires moments que l’on trouve les meilleures années de création artistique ! Chacun réagit à son échelle, avec du bon sens.