Rencontre avec Matthias Schoenaerts, un être au talent ravageur

C’est définitivement le Belge qu’on s’arrache. Sous les traits d’un officier allemand dans Suite française, l’Anversois est magnétique. Aussi convaincant et authentique que dans la vie qui l’a parfois malmené, mais dont il a su se faire une alliée.
Par Yetty Hagendorf. Portrait Filip van Roe/Charlette studio. Photos reporters. |

L’hôtel de Witte Lelie est à deux pas de chez lui, mais il s’est trompé et a traversé toute la ville. Il s’excuse de son retard avec beaucoup de gentillesse et arbore un large sourire, tant il est amusé par son étourderie. Le débit est hésitant, les mots sortent en rafale mais butent sur un léger bégaiement, mélangeant l’anglais qu’il a parlé les jours auparavant et le français qu’il enrichit de quelques curiosités lexicales. Matthias Schoenaerts n’est pas un homme de compromis. Ses choix cinématographiques en témoignent. Le film de Saul Dibb Suite française lui tient à cœur car il aborde les premiers mois de l’occupation allemande en 1940 dans une petite ville de campagne en France, et la difficile cohabitation qui en découle. L’histoire est adaptée d’un roman inachevé d’Irène Némirovsky, dont le manuscrit n’a été découvert que plusieurs décennies après sa déportation et sa mort en 1942 à Auschwitz.

Quelle place occupe Suite française parmi les nombreux films que vous venez de tourner ?

C’est le hasard du calendrier des sorties qui veut que Suite française de Saul Dibb, Les Jardins du roi d’Alan Rickman et Loin de la foule déchaînée de Thomas Vinterberg se suivent. Et cela me déplaît, car je n’aime pas qu’un film soit bousculé par un autre. J’ai tourné Suite française parce que j’ai été touché par cette histoire d’amour impossible. Je devais rendre crédible la passion entre une jeune Française et un lieutenant allemand, et faire oublier au spectateur le costume que je porte, celui de l’occupant. C’est un défi que j’aime relever : donner de l’humanité à des personnages considérés comme détestables par le public.

Les réalisateurs doivent-ils vous proposer des challenges pour vous séduire ?

J’aime l’idée d’une impossibilité au cinéma. Mais de grâce, pas dans la vie (rires) ! Le cinéma m’offre la possibilité de me surpasser, de conquérir des espaces nouveaux, de gérer des sentiments. Quand il n’y a pas de combat à livrer ni d’âme désespérée à sauver, quand il n’y a rien à prouver, que voulez-vous que je joue ? Un personnage heureux du début à la fin ? Une bluette sans intérêt ? Quel ennui ! Le cinéma, c’est une autre façon d’aimer la vie.

Avez-vous dû apprendre à jouer du piano pour ce rôle ?

J’avais appris à jouer dans l’enfance et quand j’ai écouté le morceau écrit par Alexandre Desplat pour ce film, je me suis dit que cette mélodie, qui s’apparente à une œuvre d’Erik Satie, ne devait pas me causer de souci. Et puis à la répétition, face au professeur de piano, j’ai pris une sacrée claque ! J’ai même appelé la production pour prévoir un doublage au cas où et j’ai commandé un piano électrique pour m’entraîner chez moi. Finalement, j’ai réussi à jouer le morceau sans me tromper !

Vous êtes-vous documenté sur l’arrivée de l’armée allemande dans ce village français en 1940 ?

Je l’ai fait à la fois par curiosité et parce que malgré les livres, les films et les documentaires, c’est une période sur laquelle j’avais encore beaucoup à apprendre. Je travaille souvent avec un petit carnet que je remplis d’idées ou de photos qui m’inspirent.

Dans le film, une partie de la population choisit de collaborer, l’autre de résister. Vous êtes-vous demandé ce que vous auriez fait ?

Se projeter dans une situation aussi complexe que celle de l’arrivée des Allemands en 1940 est très compliqué. Bien sûr, on se dit tous : Moi ? Jamais ! Mais la vie m’a appris que les circonstances peuvent bousculer les certitudes. Certains ont collaboré parce qu’ils étaient lâches, d’autres parce qu’ils étaient sous pression. Difficile, hors contexte, de prendre position.

Certains de vos personnages vous ont-ils transformé ?

Bullhead de Michael R. Roskam a été important pour moi car, quand l’interprétation implique un bouleversement corporel – j’ai pris 27 kilos pour ce film –, la frontière entre le cinéma et le réel est fragilisée. J’ai toujours eu du mal à cerner l’écart entre le bien et le mal. Dans la plupart des films où j’interprète des personnages cabossés par la vie, cette question surgit. Définir des concepts moraux implique un jugement, or, ce qui était bon ou mauvais il y a vingt ans ne l’est parfois plus aujourd’hui. Notre regard change, nos références aussi.

Avez-vous connu des galères dans votre parcours ?

Bien sûr. J’ai énormément douté. Je me suis fait virer de l’école de cinéma de Gand, j’ai refusé des projets peu satisfaisants, j’ai vécu parfois avec quelques centaines d’euros par mois. Je ne me suis jamais dit : Je serai comédien. Mais c’était intrinsèquement dans ma nature.

Est-ce votre père – l’acteur Julien Schoenaerts – qui vous a donné le goût du métier ?

Quand mon père jouait au théâtre, j’étais dans les coulisses. J’ai ressenti la magie de la scène, mais j’étais trop petit pour comprendre. Il me reste des images : la salle noire, mon père sur l’estrade légèrement éclairée, sa concentration extrême. Il travaillait souvent à la maison et quand il étudiait ses textes qu’il réécrivait sur papier, il dessinait dessus. C’était un impulsif qui se laissait guider par la magie de l’instant. Mais j’ai aussi vu mon père blessé, malmené par les autres et j’ai très vite été dégoûté du métier.

Pourquoi ?

Parce que c’est un univers d’opportunistes, de jaloux et d’hypocrites. Comme tout adolescent, j’ai rejeté ce que faisaient mes parents. Je savais qu’avec la renommée de mon père, un poids énorme pesait sur mes épaules. J’avais le sentiment d’être le fils de Diego Maradona ! Et puis un jour tout a basculé. J’ai pris conscience de la richesse de cette filiation et j’ai foncé.

Quel a été l’événement qui vous a poussé à choisir ce métier ?

Mon père a failli mourir. J’avais 21 ans, il était dans le coma à la suite d’un mauvais usage de neuroleptiques dans un centre psychiatrique et d’un coup, j’ai senti qu’il fallait que je prenne mon destin en main. Je me suis inscrit au conservatoire royal d’Anvers, décidé à exploiter ce trop-plein d’émotions parfois difficiles à contrôler qui s’agitaient en moi. Bien sûr, j’étais monté sur les planches à l’âge de 8 ans dans Le Petit Prince aux côtés de mon père, puis à 13 ans, toujours avec lui, j’avais joué un rôle de figurant et baragouiné deux phrases dans Daens de Stijn Coninx, mais je n’étais pas comédien !

Votre père serait-il fier de vous aujourd’hui ?

Sans doute. Il était surtout préoccupé par le fait que je sois heureux dans mon métier et dans ma vie. Je suis d’accord avec lui. Sans plaisir, mieux vaut changer de profession. La comédie, c’est du jeu, sérieux, mais du jeu. J’ai toujours ça en tête. Surtout pour les films noirs ou anxiogènes. L’expression “entrer dans la peau de…” n’est pas correcte. Au cinéma, il faut rester soi-même, y compris quand les rôles exigent beaucoup d’investissement. Mes personnages, je les porte en moi, leur destin peut m’obséder, mais je ne me comporte jamais comme eux.

Où avez-vous passé votre enfance ?

À Anvers. J’y vis toujours et ne pourrais habiter nulle part ailleurs. Petit, j’ai vécu près de cinq ans avec ma grand-mère maternelle. Elle est originaire de Liège mais aujourd’hui, à 83 ans, elle vit à Bruxelles. Ses voisins lui apportent les magazines où je suis interviewé, certains lui parlent de mes films, même si elle n’en a vu aucun. Mais elle est fière de moi. Après, j’ai vécu à Anvers avec ma mère et puis avec mon père que je n’ai connu que vers l’âge de 7 ans. Mais c’est une histoire dont je n’aime pas trop parler…

L’adolescence a-t-elle été compliquée ?

Je n’ai pas été facile. Pourtant, j’avais une passion : le foot. Je jouais tous les jours. J’avais en permanence une balle de tennis dans ma poche et partout où j’étais, je dribblais. Puis il y a eu les entraînements, trois quatre fois par semaine. J’avais un très bon niveau mais, vers 16 ans, j’ai pété les plombs et tout abandonné. Les choses ont dérapé quand j’ai été confronté à des gens qui me disaient ce que je devais faire. Je me suis fait virer cinq ou six fois des établissements scolaires et j’ai enchaîné avec les “grosses bêtises”. L’autorité n’a jamais été mon fort et le problème n’est toujours pas réglé. C’est un concept qui pour moi frôle l’injustice !

Le sport ne vous a pas apaisé ?

Il m’a en tout cas apporté une certaine paix d’âme et d’esprit, et beaucoup de plaisir. Vers 17 ans, j’ai commencé la boxe, puis mon club a déménagé, et comme je n’avais pas de permis de conduire, j’ai dû arrêter. Pour De rouille et d’os, le réalisateur Jacques Audiard m’a demandé de m’y remettre. J’ai repris goût aux entraînements et j’en fais maintenant régulièrement.

Vous êtes le Mickey Rourke belge !

N’exagérez pas ! Mickey Rourke, je le connais. C’est un vrai pote. Un de ses amis français m’a appelé un soir pour dire que l’acteur pensait à moi pour un de ses films et qu’il aimerait m’en parler en direct sans passer par les agents. J’ai d’abord pensé à un canular. Puis Mickey Rourke est venu me rencontrer à Anvers. Une amitié s’est construite, on s’appelle régulièrement. Quant au film, je ne sais pas où il en est…

Vous avez également un projet de documentaire ?

Oui, sur un ami d’enfance, un ancien voyou, ex-taulard, qui a perdu une jambe dans un accident de moto. Après avoir sombré dans la dépression, il s’est lancé à l’assaut des combats d’arts martiaux et affronte des candidats non handicapés. On a grandi ensemble dans le même quartier, on a joué sur le même terrain de basket, on a traîné avec la même bande. La vie nous a séparés pendant près de treize ans. Je savais ce qui lui était arrivé. J’ai eu envie de filmer son destin. 

Ce sera pour bientôt ?

En passant du temps avec lui, j’ai compris que son vrai combat n’était pas sur le ring, mais dans ses relations aux autres, au quotidien. Avec sa mère que je connaissais petit, avec sa femme, avec ses enfants. Ce que je veux filmer sur peut-être encore dix ans, c’est l’imprévisibilité de la vraie vie, la nécessité de ne jamais juger. Et pour cela, j’ai besoin de temps. 

Suite française de Saul Dibb, en salles le 15/04.