Echecs et mat : la revanche des femmes

Mis en lumière avec la série Le Jeu de la dame, qui a fait un carton sur Netflix, les échecs séduisent, mais ils sont aussi le terrain d’une certaine émancipation de la femme

Par Katie Glass (The Telegraph / The Interview People) Photos Photonews. |

La championne américaine Dorsa Derakhshani est une joueuse bien différente du personnage de Beth, mais elle pointe toutefois de nombreuses similarités entre ce qu’elle et l’héroïne vivent, à commencer par le sexisme ambiant… 

Ce qui fascine quand on parle des échecs : c’est que c'est un jeu. Même les enfants y jouent. Mais les échecs sont aussi une énigme; plus vous y plongez, plus elle devient complexe. Le grand maître d'échecs russe et ancien champion du monde Garry Kasparov a qualifié les échecs de «grand combat», raison pour laquelle il estimant que ce n'était pas pour les femmes…

Quand en 2002, la joueuse hongroise Judit Polgár l'a battu en 42 coups, il a dû admettre qu'il avait eu tort. La simplicité trompeuse et l'élégance complexe des échecs les rendent addictif, une séduction magnifiquement capturée dans la série Netflix. Mais pour les jeunes joueuses d’échecs, il y a autre chose à puiser dans les premières expériences de Beth : entrer dans des salles pleines de garçons, où l’on se retrouve être la seule fille, passer devant des officiels qui sourient avec condescendance, s’asseoir en face d'un geek paniqué, qui semble se demander pourquoi on a laissé rentrer une fille. Et puis ce choc, palpable, lorsque la fille remporte la partie ! 

Quand on joue, le reste disparaît

Dorsa Derakhsshani a aussi vécu cette expérience : la jeune fille de 22 ans originaire d’Iran, qui a regardé la série avec du pop-corn et du vin depuis son canapé dans le Missouri, est aujourd’hui grand maître et grand maître international d’échecs. Elle a aussi son propre coup signature : The Scotch Gambit (une tactique d'ouverture agressive où vous sacrifiez un pion pour prendre une position avantageuse, NDLR).

Lors du Tournoi International d'Islande. Elle est apparue les yeux maquillés, le visage encadré de longs cheveux bouclés marron, elle portait une robe rouge à épaules dénudées et nous avait alors confié qu’elle se sentait trop habillée, perdue au milieu de tous ces hommes en jeans aux cheveux hirsutes. Celle qui a voyagé avec ses pièces d'échecs dans un faux sac Chanel rose, est fan de mode, mais elle a surtout apprécié la manière dont la série a capturé ce qu’elle préfère aux échecs: «Le fait que quand tu joues, c’est la seule chose sur laquelle tu es concentrée. Tout le reste disparaît." Son match le plus long a duré 7 heures et 40 minutes…

«Les échecs sont une bataille psychologique très intense», dit-elle. "Une sorte de danse avec les pièces, grâce à laquelle je peux torturer mon adversaire!" Mais Dorsa Derakhshani ne se retrouve pas dans tous les aspects de Beth : "Je n'ai jamais grandi dans un orphelinat et je n'ai jamais pris de drogue." précise-t-elle. Pourtant, quand on s’y intéresse, sa vie a été bien plus inspirante. Née à Téhéran, elle se révèle vite surdouée, elle sait lire à 18 mois et elle n’a que deux ans lorsque son père, médecin, lui apprend les échecs. À huit ans, elle remporte son premier tournoi, dans la catégorie des jeunes filles iraniennes des moins de 8 ans, et vient récolter son prix… dans une robe de princesse et coiffée d’un diadème !

À 18 ans, elle est déjà grand maître, maître internationale et la deuxième meilleure joueuse d'échecs de l'histoire iranienne, juste derrière Sara Khademalsharieh. 
Puis, en 2017, Dorsa Derakhshani se voit soudainement et publiquement bannie de l'équipe d'échecs iranienne pour avoir joué dans un tournoi à Gibraltar sans porter de hijab. L’information fait le tour du monde et la jeune fille finit par s’exiler…

Elle accepte une bourse d'échecs de l'Université Saint Louis, Missouri, et désormais, elle représente les États-Unis dans sa discipline. La jeune universitaire, comme Beth, s'entraîne plusieurs heures quotidiennement: parfois les yeux bandés ou en jouant à des jeux imaginaires avec ses amis… Tout comme Beth, elle est capable de jouer simultanément sur plusieurs plateaux et consomme frénétiquement tous les livres qui traitent des échecs, même si, confie-t-elle, « On peut en apprendre autant sur YouTube aujourd’hui.»

Le sexisme ? Pire que dans la série

Dorsa a su ressentir le côté rock'n'roll et le piment que les échecs mettent dans sa vie. D’abord parce que les tournois lui permettent de gagner de l’argent (sa récente médaille de bronze aux championnats américains lui a rapporté 13 000 $). Ils lui permettent aussi de voyager : son talent lui a permis de visiter 34 pays dont la Suisse, qu’elle a particulièrement aimée. Il n’est pas rare de la croiser carburant au Red Bull, après avoir dormi la nuit précédente dans un aéroport. Mais elle pointe aussi une lutte larvée, constante, qui jalonne son parcours : « Une grande partie du succès de la série repose sur le fait que l’expérience de Beth se résume en une sorte de triomphe sur l’adversité et une revanche sur le sexisme ambiant. Malheureusement, le sexisme auquel j’ai été confrontée est bien pire que dans la série, et pas seulement dans mon pays d'origine. En tant que fille, j’ai souvent entendu le dicton: "Vous pouvez soit être jolie, soit jouer aux échecs. Quand il s’est avéré que je jouais bien, j’ai entendu que je jouais «comme un homme»…

Un de mes entraîneurs européens m’a même sorti que porter du rouge à lèvres minait mon jeu, et ce qui m'a le plus surprise et déçue, c'est qu'en Amérique aussi, le sexisme hante le milieu. Les joueurs masculins remettent souvent en question ma bourse et mes capacités, bien que je sois entraîneuse de la Fédération internationale des échecs (FIDE) depuis 2016. Cela devient usant de les voir surpris que je puisse les battre, comme si j'étais encore une fillette», dit-elle. «Le plus souvent, les hommes traitent les femmes aux échecs comme inférieures et non comme égales », raconte-t-elle.

Mais il y a plus grave : «Il y a beaucoup de prédateurs aux échecs : entre autres parce que les échecs se jouent un peu partout dans le monde, vous voyagez dans plein de pays qui ont chacun des lois et des cultures différentes : l'âge du consentement varie, donc quand un homme vous agresse ou vous importune, vous ne savez pas si il sera poursuivi. J'ai eu la chance de toujours voyager avec ma mère, mais c’est frustrant et même inquiétant que les nombreuses règles édictées par la FIDE sur la façon de jouer ne s’étendent pas aux comportements en dehors de l’échiquier. C’est quelque chose qui devrait se faire, absolument».

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