Grand Canyon : un lieu idyllique où le selfie devient fatal

Attention, selfie fatal: deuxième parc national le plus visité des Etats-Unis, le Grand Canyon a connu au printemps un pic inhabituel de morts accidentelles. Malgré les appels à la prudence, les comportements à risque persistent.

PAR AFP. Photos : D.R. / Tim Trad & Sieuwert Otterloo on Unsplash. |

Du haut de ses falaises rougeoyantes s'étend l'immensité. Plusieurs centaines de kilomètres de gorges arides et sinueuses au fond desquelles le fleuve Colorado poursuit inlassablement son oeuvre d'érosion, entamée il y a plusieurs millions d'années.

Une éternité rejointe à jamais par quatre personnes en autant de semaines sur mars et avril. Le corps d'un touriste japonais a d'abord été retrouvé dans une zone boisée à distance des abruptes parois rocheuses. Avant une série noire de trois chutes mortelles, dont un quinquagénaire de Hong Kong tombé dans le vide en voulant prendre des photos.

"Il y a des barrières aux points de vue les plus populaires, mais on ne veut pas en mettre partout", confie à l'AFP Kris Fister, porte-parole du parc national, situé dans l'Etat de l'Arizona. "C'est ce qui fait la beauté des parcs, qu'il n'y ait rien pour vous séparer de ces endroits magnifiques". "On demande aux gens de rester sur les sentiers balisés, de se tenir à distance du ravin et de faire attention en prenant des photos. C'est une question de bon sens", ajoute-t-elle dans sa tenue réglementaire de "ranger", pantalon kaki et chemise grise. Au "Mather Point", où les cars déversent leurs touristes pressés, le message n'est visiblement pas toujours entendu.

Ce belvédère naturel, le plus fréquenté du parc, est peut-être l'endroit des Etats-Unis où est pris le plus grand nombre de selfies. Le bord opposé du canyon est ici à 16 km à vol d'oiseau. Des barrières protègent les visiteurs, mais quelques centaines de mètres plus loin, une jeune femme s'aventure sans filet au bord du précipice. "La vue est déjà très belle depuis ici, je ne vois pas l'intérêt de s'avancer davantage", commente Kathryn Kelly, touriste britannique, en observant l'imprudente. "J'ai entendu parler d'un homme tombé en prenant un selfie et j'ai du mal à m'apitoyer sur son sort. C'est une sorte de sélection naturelle".

Fatalité

Parmi la douzaine de personnes qui meurent en moyenne chaque annee dans le Grand Canyon, selon les chiffres du National Park Service, les chutes sont paradoxalement assez rares. La majorite des deces sont plutot lies au denivele et a la chaleur etouffante de l'ete, contre lesquels des panneaux preventifs --"Ne devenez pas une statistique"; "Ce qui est descendu doit etre remonte"-- mettent en garde les randonneurs le long des sentiers.

Tout au fond de la gorge, pres des eaux agitees du Colorado, le Phantom Ranch leur offre une halte bienvenue pour la nuit apres de longues heures de marche. On y trouve sur les etageres de la salle a manger collective un livre de circonstance passant en revue tous les deces recenses dans le parc, "Over the Edge: Death in Grand Canyon". Chutes, crues soudaines, noyades, orages, serpents, suicides, meurtres... Il existe autant de facons de mourir dans le Grand Canyon que de filtres Instagram.

Originaire du Michigan, Jim Stanley, 71 ans, a lu l'ouvrage avant de venir s'attaquer a cette dangereuse merveille, ou pres de sept millions de visiteurs sont attendus cette annee pour le centenaire de son classement en parc national."Ca ne m'a pas decourage !", assure-t-il, son pantalon de rando fierement maintenu par une paire de bretelles aux couleurs du drapeau americain. "Je suis au contraire conscient des dangers. Beaucoup trop de gens les minimisent. Mais le Grand Canyon, ce n'est pas Disneyland".

Une part de mystere a toujours enveloppe le parc naturel. Les nombreuses disparitions accidentelles repertoriees au fil des ans a travers son vaste territoire en ont meme fait une sorte de triangle des Bermudes terrestre.

Une collision entre deux avions au-dessus du canyon avait cause, avec 128 victimes, la pire catastrophe aerienne commerciale de l'histoire a l'epoque. C'etait en 1956. Bien avant la proliferation des selfies.

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