Les mots du monde d’après Gilles Dal : « Introspection »

... Ça y est ! Je vis dans le fameux “monde d’après”. D’après quoi ? D’après avant, j’imagine. Enfin, il faudrait que je demande. Mais je ne sais pas à qui. Tout est si confus.

PAR GILLES DAL. PHOTO LAETIZIA BAZZONI. |

Nous vivons dans un monde où l’écoute de soi est une valeur cardinale : s’écouter, se connaître, nous dit le mantra contemporain, c’est être en phase avec soi-même, c’est savoir qui l’on est ; bref, c’est être épanoui et consistant. Vous me direz qu’il s’agit là d’une évidence, que c’est du pur bon sens, et que cette injonction, en plus, n’est guère propre à notre époque : on connaît la célèbre devise socratique “Connais-toi toi-même”. Tout cela est exact ; il n’en demeure pas moins que si vous étiez forgeron au service du duc de Lotharingie, soldat de Charles II le Chauve ou arracheur de dents du temps de Childéric Ier, sans doute les questions de “retour sur soi-même” et de plénitude psychique vous étaient-elles plutôt étrangères.

Cela dit, on ne peut pas parler pour les morts, et on se figure souvent mal ce que furent les existences du passé : on conserve, pour se figurer les mentalités des temps lointains, surtout des traces écrites, or l’immense majorité des gens de jadis ne savait pas écrire. Il est donc fort probable que certains de nos lointains aïeux furent versés dans l’introspection, et parcourus de jaillissements de félicité intérieure, ou alors d’angoisses existentielles, de tourments métaphysiques et d’états d’âme oppressants. Notre époque a néanmoins ceci de spécifique qu’elle glorifie le regard vers soi, ce qui est assez nouveau dans l’histoire de l’Humanité.

Cela n’est bien sûr pas une mauvaise chose, puisqu’être encouragé à s’observer prouve que l’on n’est ni dans la survie, ni un mouton au service d’une cause : entre vivre dans la terreur de périr dévoré par des bêtes sauvages et marcher au pas pour la plus grande gloire du seigneur, il est clair que suivre des stages de retour à sa “petite lumière intérieure” constitue un programme existentiel plus alléchant. Après, il est très bien d’“apprendre à se connaître”, de se “réconcilier avec soi”, d’”amadouer son for intérieur”, de “ne pas passer à côté de soi”... mais comment dissocier la juste écoute de soi du nombrilisme le plus stérile ? Il faut juger au cas par cas, nous sommes d’accord ; reste que la formule “écoute de soi” est nébuleuse, puisque nous n’avons pas un seul “nous-mêmes” : nous ne sommes pas exactement les mêmes avec nos amis ou avec notre contrôleur fiscal, au bowling ou à un enterrement, chez le dentiste ou chez le boucher, et je pourrais continuer cette liste encore longtemps. Raison pour laquelle la formule “être vraiment soi-même” me semble quelque peu illusoire. D’autant qu’à creuser en soi, parfois on ne trouve rien, sinon beaucoup d’ennui. Ou alors, je dis ça parce que je suis déconnecté de moi-même. À creuser.

Suivez So Soir sur Facebook et Instagram pour ne rien rater des dernières tendances en matière de mode, beauté, food et bien plus encore.