Les mots du monde d’après Gilles Dal : « Ressenti »

... Ça y est ! Je vis dans le fameux “monde d’après”. D’après quoi ? D’après avant, j’imagine. Enfin, il faudrait que je demande. Mais je ne sais pas à qui. Tout est si confus.

PAR GILLES DAL. PHOTO LAETIZIA BAZZONI / Photo by Aaron Burden on Unsplash. |

 "C’est mon ressenti”. Qui n’a jamais entendu cette fameuse formule, qui s’est imposée en quelques années avec tout l’aplomb des nouveaux venus ? Personnellement, je ne l’avais pas vue venir, et maintenant qu’elle est là, je l’entends un peu partout, comme si exprimer son ressenti faisait désormais partie des passages obligés pour toute personne “à l’écoute d’elle-même”, “ancrée”, “en connexion avec sa conscience”. Je n’y vois nul problème, bien entendu... sauf si ledit ressenti tient lieu d’argument inattaquable : là, je ne suis plus d’accord ! Or, faites le test : osez porter la contradiction à quelqu’un qui “exprime son ressenti” et il vous reprochera aussitôt votre manque d’écoute, votre peu d’empathie, votre absence de bienveillance. Comme si, en accueillant son ressenti avec circonspection, vous ne teniez pas compte de sa spécificité, vous le niiez dans son identité, bref comme si vous attentiez à sa dignité.

Je comprends le principe du ressenti s’il est invoqué dans le cadre d’une relation amoureuse, par exemple : si votre ressenti vous dit que vous êtes malheureux avec votre partenaire, c’est clairement que vous êtes malheureux ; l’autre n’a pas à tenter de vous convaincre du contraire, ce serait ridicule. Par contre, à l’heure où quantité de ressentis sont partagés à propos des vaccins, du défi climatique, du nucléaire ou du diesel, ils ont tôt fait de se muer en arguments d’autorité, ce qui bloque le débat : “C’est mon ressenti, donc c’est bien”. Or, l’Histoire l’a prouvé à de multiples reprises, un ressenti peut être parfaitement infondé : le ressenti des Aztèques, par exemple, était qu’il fallait rendre plusieurs hommages quotidiens à Huitzilopochtli, divinité de la guerre et de la mort ; celui de Louis XIV était qu’il tenait son pouvoir de droit divin, et celui de Lénine, qu’un jour le communisme dominerait la Terre. Autant d’exemples qui devraient nous inciter à plus de modestie quant à nos ressentis respectifs.

On connaissait déjà la température ressentie, opposée à la température réelle ; voici venu le “temps du ressenti”, où toute impression tient quasi lieu de vérité. Est-ce une bonne chose, est-ce une mauvaise chose ? Comment dire... Si, au sein des armées napoléoniennes, on avait demandé à chaque soldat son “ressenti” par rapport à la stratégie de l’empereur, sans doute moins de victoires impériales auraient-elles été remportées. Cela dit, cet exemple n’est pas génial, puisqu’il est préférable d’être à l’écoute de soi-même que de mourir sur un champ de bataille : un monde où chacun exprime son ressenti est sans nul doute plus séduisant qu’un monde où chacun marche au pas. Tel est en tout cas mon ressenti.

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