Vexx : l’artiste bruxellois qui a décroché des collaborations avec Porsche et Gucci

Mû par ses rêves, l’artiste bruxellois aux millions de followers s’est fait connaître, ado, via les réseaux sociaux. À seulement 25 ans, cet expert du Doodle art réalise aujourd'hui des fresques murales partout dans le monde, signe des dessins, des tableaux, des objets déco, une ligne de vêtements… et collabore avec les plus grandes marques.

Par Sigrid Descamps. Photos : Vexx. |

Vous connaissez sans doute son travail, sans pour autant savoir qui se cache derrière ces dessins ultra-colorés, inspirés par l’enfance et la culture populaire… et que l’on retrouve tantôt sur les murs des grandes villes du monde entier, tantôt sur des tableaux, et même dans le métavers. L’artiste – originaire du Brabant flamand, mais installé à Molenbeek depuis quelques années – a en effet réalisé plusieurs œuvres numériques, dont deux pour la prestigieuse maison de mode italienne Gucci, qui les a vendues sous forme de NFT. Les grandes maisons de mode sont des pionnières dans le domaine, elles adhèrent aux innovations, confirme l’artiste, qui ajoute : Cela m’a ouvert un monde nouveau. Mes dessins prennent désormais vie dans des versions animées. En atteste la diffusion en 2021 d’une de ses œuvres, Metadragon, sur Times Square, à l’occasion de la première Crypto Air Fair. Un coup d’éclat parmi d’autres pour le jeune Bruxellois, qui multiplie en outre les collaborations au gré de ses envies et des supports offerts : une bouteille pour Gimber, une voiture mythique pour Porsche et, cette saison, une collection de sneakers pour Skechers. On a sauté sur l’occasion pour revenir avec lui sur son parcours hors normes.

Vous êtes une figure reconnue du doodle art, mais de quoi s’agit-il ?

Imagine que tu es en classe, que tu rêvasses et que tu te mets à griffonner des dessins, des petits personnages ou quoi que ce soit d’autre, dans les coins de ton cahier. C’est ça le doodling : du gribouillage qui peu à peu prend de plus en plus de formes et de place. Je me suis toujours beaucoup amusé à faire ça. Un jour, alors que j’étudiais pour un examen, j’ai commencé à dessiner sur la page d’à côté, jusqu’à la remplir entièrement. J’ai trouvé le résultat cool et je l’ai posté sur Instagram, où il a suscité beaucoup de réactions…

C’est donc comme cela que tout a commencé ?

Cela faisait un an que je postais régulièrement des dessins sur une autre plateforme, DeviantArt, qui fonctionne plus comme un forum, mais où ça ne bougeait pas. Et là, sur Instagram, je ne sais pas pourquoi, avec ce dessin-là, ça a basculé. C’est un peu comme cela que j’ai trouvé mon style, ce avec quoi les gens m’identifient. Quand j’ai débuté, j’avais 16 ans et je m’étais fixé pour objectif de publier un dessin par jour. C’était une façon de me motiver : on ne peut progresser qu’en travaillant tous les jours. En m’obligeant à réaliser un dessin par jour, j’ai acquis le bon rythme et j’ai exploré le style. Au début, je travaillais uniquement en noir et blanc, peu à peu, j’ai intégré les couleurs. En quelques mois, je suis passé de 120 à plus de 20 000 followers. En parallèle, j’ai lancé une chaîne YouTube, qui permettait aux gens de montrer par le biais de films de 10 minutes comment je dessinais, et comment les œuvres prenaient forme. Là aussi, le compteur s’est vite affolé… (Il compte aujourd’hui près de 3 millions d’abonnés et plusieurs de ses vidéos dépassent les 10 millions de vues, ndlr).

L’idée de départ était donc simplement de partager et de développer votre passion ou vous ambitionniez déjà d’en vivre ?

Les deux (il sourit). L’été de mes 16 ans, j’ai travaillé comme étudiant dans une firme juridique : pendant plusieurs semaines, j’ai trié des dossiers dans une pièce au sous-sol. Ce n’était vraiment pas gai ! Dès que j’avais du temps libre, je dessinais. C’est là que j’ai décidé que, plus tard, je ferais un métier où je prendrais du plaisir. Je savais que j’allais devoir, à 18 ans, choisir des études. Or, la seule chose pour laquelle j’étais doué, et qui me procurait du plaisir, c’était le dessin, l’art… C’est comme ça depuis que je suis gamin. Pour mes parents, il était impensable que je gagne ma vie en tant qu’artiste. Éventuellement architecte… Pourtant, je n’ai pas lâché. J’ai vite compris qu’un artiste n’existait pas sans un public. Si des gens aiment votre travail, vous suivent, ils deviennent prêts, à un moment, à payer pour acquérir ce que vous faites – vos œuvres, mais aussi des déclinaisons : des vêtements, des objets, etc. – et vous pouvez vivre de votre art ! Je dirais donc que j’ai assez vite pensé à l’aspect business, mais je ne pensais pas que tout irait si vite. Honnêtement, j’envisageais de d’abord réussir mes études – j’ai entamé un cursus en sciences économiques à Louvain ; je me débrouillais pas mal –, de travailler quelques années et de mettre de l’argent de côté pour pouvoir, vers 30 ans, passer à mi-temps et me consacrer à nouveau au dessin, en espérant progressivement pouvoir le faire à temps plein, vers 40 ans. La réalité m’a rattrapé (sourire).

Quand la bascule professionnelle s’est-elle opérée ?

À 17 ans, j’ai été contacté par Fanta pour une collaboration ; les responsables avaient vu mes vidéos sur YouTube. Quand j’ai reçu leur mail, j’étais super content, mais je ne savais pas quoi répondre. Je suis allé le montrer à mes parents pour avoir leur avis (il rit). Et j’ai accepté un rendez-vous dans leurs bureaux : je me suis retrouvé aux côtés d’autres artistes d’une trentaine, voire quarantaine d’années. J’étais super excité. Je ne sais même plus ce que j’ai gagné, cela devait tourner autour d’un millier d’euros. Ce qui pour un gamin de mon âge était une fortune (rires).

C’est grâce à YouTube que vous avez commencé à gagner votre vie ?

Oui et non… Malgré un nombre de vues important, je gagnais relativement peu d’argent. Par comparaison, à l’époque, des youtubeurs américains, pour le même nombre de vues, gagnaient quatre à cinq fois plus que moi. J’ai pu développer mon business grâce aux sponsors et au merchandising.


N’avez-vous jamais regretté de ne pas avoir suivi de formation artistique ou de ne pas avoir fini vos études en économie ?

J’ai quitté l’université au bout de deux ans, parce que Vexx me prenait trop de temps (son compte YouTube a atteint à l’époque le premier million de followers, ndlr). Je n’ai donc pas de diplôme d’études supérieures, mais ça ne me manque pas. J’ai cru à un moment que j’en avais besoin. Il y a deux ans, je me suis même inscrit à des sessions ouvertes dans une école d’art et je me suis rendu compte qu’ils n’avaient rien à m’apprendre, car j’avais déjà trouvé ma voie, mon style… Parfois, je me dis qu’il me manque des connaissances artistiques, la maîtrise de certaines techniques… Mais ce n’est pas dans une école que je les aurais acquises. Je peux les apprendre par moi-même en travaillant. Beaucoup d’artistes sont autodidactes et je pense que cela fait leur force, car ils se forgent une identité unique. Je ne suis pas certain que je dessinerais comme je le fais si j’avais été dans une école d’art, j’aurais sans doute été influencé par ce que l’on m’y aurait enseigné.

Vous revendiquez tout de même des influences ?


Enfant, j’ai dévoré des tas de dessins animés, dont j’ai assimilé les moindres détails. Je suis fan de Bob l’éponge. Je suis aussi influencé par la culture japonaise. J’ai eu plusieurs fois l’occasion d’aller au Japon et c’est fou à quel point l’art, le dessin, le design… se retrouvent dans tout, là-bas. Même le métro devient une source d’émerveillement : les stations, les publicités, leur mascotte… La première fois que j’y suis allé, je pense que j’ai pris des photos de tout ce que je voyais (rires). Keith Haring fait évidemment aussi partie des artistes qui m’inspirent…

Est-ce que, lorsque vous commencez un dessin, vous savez exactement vers quel résultat vous vous dirigez ?

Quand j’étais ado, je travaillais directement avec mes marqueurs sur le papier. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Je contrôle plus chaque étape. Je prends plus de temps également. Quand vous découvrez mes tableaux ou fresques, ce n’est pas du free style, il y a toute une réflexion en amont quant à la composition, les couleurs… Je commence par un croquis, le plus souvent sur iPad car cela me permet d’intégrer plus facilement des modifications. À ce moment-là, c’est très instinctif, je me laisse guider par mes envies et mes émotions. Cela peut être influencé par ce que j’ai vu ou vécu durant les jours qui ont précédé. Parfois, j’aimerais pouvoir me lancer directement sur la page blanche. Comme le faisait Keith Haring, qui pouvait improviser un tableau en deux heures. Peut-être qu’un jour, j’y arriverai… Quand je vois ce que je faisais il y a encore quatre, cinq ans et aujourd’hui, il y a une évolution. J’aime l’idée que je peux sans cesse m’améliorer, aller toujours plus loin. Quand j’étais gosse, je dessinais uniquement sur des carnets, puis les dessins ont pris de plus en plus de place… Et je peins maintenant sur des tas de médias différents. Sur des murs, notamment.

Beaucoup de gens vous connaissent d’ailleurs comme cela…


C’est un rêve que je caressais depuis longtemps. Je me demandais ce que cela ferait de dessiner sur un mur entier. Ce qui me manquait, c’était précisément le mur où m’exprimer. C’est Télénet, avec qui je collaborais, qui m’en a offert la possibilité il y a cinq ans. Ils m’ont demandé si je faisais aussi du street art et j’ai spontanément répondu Oui (rires). Ils m’ont donc commandé une fresque pour la campagne de Yugo, sur un mur à Gand (qui n’est plus visible, ndlr). Quand je suis arrivé sur place, je n’en menais pas large. Je n’avais jamais travaillé avec des sprays, j’avais même emmené des pinceaux avec moi au cas où… Je n’étais pas content des premiers jets. J’étais assisté par un gars qui devait s’occuper de me faire monter et descendre de la nacelle. Quand il m’a vu prendre mes pinceaux, il m’a arrêté et m’a dit : Non, vas-y, tu peux le faire à la bombe. Ça a été le déclencheur : que cet inconnu croie en moi, ça m’a boosté et je me suis lancé. Et j’ai adoré ! Depuis, j’ai réalisé des fresques un peu partout dans le monde : Australie, Londres, Los Angeles, New York, Montréal… Certaines ont disparu – c’est le principe du street art – mais d’autres sont encore visibles. C’est devenu l’une de mes activités favorites. J’ambitionne de réaliser au moins une fresque sur chaque continent.

Qu’est-ce qui vous plaît tant dans le street art ?

Il y a un côté imprévisible grisant. Les conditions climatiques peuvent être très changeantes et influencer complètement votre travail. En Australie par exemple, il faisait une chaleur épouvantable. On devait bosser très tôt le matin, avant que le soleil se lève. Au contraire, à Montréal, il a plu trois jours d’affilée et on a dû suspendre la réalisation… C’est plus physique aussi. Et puis, il peut se produire des choses surréalistes. À Londres, en 2021, alors que je travaillais avec l’artiste Mr Doodle sur le mur d’un hôtel d’Oxford Street, un homme a débarqué dans le bureau du directeur de l’établissement avec des valises pleines d’argent en proposant d’acheter le mur ! Vous vous exprimez, via des collaborations, sur des tas de médias inattendus, comme des voitures ou, aujourd’hui, avec Skechers, des baskets…

Comment les choisissez-vous ?

La collaboration doit avoir du sens… La marque doit me plaire, le projet, m’intéresser. Je suis attentif à ce que la collaboration m’apporte quelque chose de neuf ou que je ne puisse pas faire seul. Avec Gucci, j’ai ainsi pu développer mes premiers NFT. Avec Porsche, j’ai peint une voiture. Et pas n’importe laquelle : une Vision Gran Turismo ! Avec Skechers, j’ai vu la possibilité de voir mes créations distribuées à un prix abordable à grande échelle dans le monde entier. Ce que je n’aurais pas pu faire si j’avais lancé seul un modèle de basket.

En vidéo, une méthode qui aindre à vaincre la procrastination :

Y a-t-il une réalisation dont vous êtes particulièrement fier ?

Celle avec Porsche. C’était un sacré challenge. J’ai eu seulement sept jours pour le faire. C’était fou, on a bossé une quinzaine d’heures chaque jour dessus. Mon assistant attrapait des hallucinations à force d’avoir le nez collé sur les dessins… On ne se rend pas compte de l’espace à peindre sur une voiture, mais aussi de la quantité de formes différentes, de courbures… La voiture a bien voyagé depuis, je crois qu’aujourd’hui, elle est exposée dans l’aéroport de Singapour.


Vous devez inspirer des tas de gamins, quels conseils leur prodiguez-vous ?

Je reçois parfois des témoignages touchants, notamment des gens qui me disent que regarder mes dessins ou remplir mes carnets de coloriage leur fait du bien… Et je suis contacté par pas mal de gosses, en effet, qui sont inspirés par mes vidéos. J’essaie par contre de ne pas me mettre la pression par rapport à un rôle de modèle éventuel. Moi, mon but, c’est de mettre du fun et de la couleur dans le monde. Si je devais leur donner un conseil, ce serait de croire en leurs rêves et surtout, de veiller à toujours rester créatifs. Il ne faut jamais se reposer sur ses lauriers, même quand on croit qu’on a “réussi” ! Le business peut tourner, mais si on n’est pas créatif, au final, ça ne fonctionnera pas. Personnellement, peu importe le contrat – ou pas –, je ne me sens heureux que si j’ai “bien travaillé”.

De quoi rêvez-vous aujourd’hui ?

De tas de choses. Chaque année, je dresse une liste des buts à atteindre. Parfois, c’est énorme. J’ai noté par exemple que je voulais devenir le plus grand artiste de ma génération (rires). C’est hyper ambitieux, mais en même temps, j’aime bien cette phrase d’Oscar Wilde qui dit “Il faut toujours viser la Lune, car même en cas d’échec, on atterrit dans les étoiles”, c’est un peu ma philosophie. Dans les objectifs plus réalistes, je rêve de réaliser une fresque murale à Bruxelles. Ce qu’il me manque, c’est “le” mur pour la faire !

Marcher, Courir…

Pour la marque de chaussures de sport Skechers, Vexx a dessiné une vingtaine de modèles, mais cinq seulement seront commercialisés au final. Quatre ont déjà été lancés, et la plupart des exemplaires se sont déjà envolés. Un cinquième modèle devrait suivre cet été, auquel s’ajoutent encore des T-shirts et casquettes. J’ai eu carte blanche et j’aimais bien l’idée de pouvoir travailler sur plusieurs dessins avec des variantes. Ils ont lancé des modèles hommes et femmes, mais je préfère les voir tous comme des modèles unisexes, et surtout, cool.

À bon entendeur…

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