A l’heure de la surexposition sur les réseaux sociaux, dans les médias, Rooney Mara fait partie de ces personnalités qui préfèrent se faire rares. Discrète, introvertie, mais aussi exigeante, celle qui vit avec sa famille (elle est en couple avec l’acteur Joaquin Phoenix, avec qui elle a eu deux enfants) à l’abri regards, crève par contre littéralement l’écran dès qu’elle endosse un rôle. Au cinéma évidemment, mais aussi dans les campagnes du parfum L’interdit de Givenchy, dont elle est le visage depuis huit ans déjà…
Quelle place un parfum peut-il occuper dans votre imaginaire ?Les senteurs sont incroyablement puissantes. Elles peuvent évoquer tellement de souvenirs et d’émotions, de manière positive comme négative. C’est certainement l’un des outils les plus puissants qui soient. Il y a tant d’odeurs liées à mon enfance, à différents emplois que j’ai occupés ou même à des expériences plus récentes. Oui, c’est quelque chose de très fort.Le voyez-vous comme un bijou, un allié, une touche finale à votre look ?L’odeur peut réellement modifier votre état d’esprit. Il suffit de penser aux huiles essentielles et à leur capacité à influencer l’humeur. Je vois donc le parfum comme une sorte de talisman, mais aussi comme cette touche finale qui accompagne l’émotion ou l’énergie que l’on souhaite ressentir dans une journée. Je crois beaucoup aux talismans. J’aime l’idée qu’un objet puisse évoquer ou renforcer une force intérieure. Une grande partie de ce que nous sommes se joue dans notre esprit. Si vous croyez qu’un talisman peut vous donner de la force, alors cette croyance devient elle-même une force. C’est déjà puissant en soi.En tant qu’actrice, lorsque vous préparez un rôle, pensez-vous à l’odeur de votre personnage ?Ce n’est pas quelque chose que je fais systématiquement, mais cela m’est arrivé pour certains projets. Quand j’ai tourné Millénium : Les Hommes qui n’aimaient pas les femmes (The Girl with the Dragon Tattoo), par exemple, cela s’est imposé naturellement. Beaucoup des vêtements que je portais avaient été créés par une femme nommée Agatha, qui est également créatrice de parfums. Elle parfumait les vêtements en cuir que je portais. Comme les auditions pour ce film ont duré très longtemps et que je portais constamment ces vêtements, cette odeur est devenue celle du personnage. J’ai fini par porter ce parfum tout au long de l’année où j’ai travaillé sur ce projet. C’est un exemple où l’odeur est devenue une part essentielle de ma mémoire liée à ce rôle.Vous avez travaillé avec certains des réalisateurs les plus visionnaires du cinéma. Qu’ont-ils appris à l’artiste que vous êtes sur la confiance en son instinct ?Pour moi, le réalisateur est toujours l’étoile polaire. Le cinéma est avant tout son médium, pas celui de l’acteur. Il faut donc lui faire une confiance totale. J’ai toujours choisi mes projets en me demandant si j’avais envie de me remettre entre les mains de cette personne. J’ai eu énormément de chance de travailler avec David Fincher très jeune. A un moment particulièrement formateur de ma carrière, il m’a donné confiance. Je ne réalisais même pas à quel point c’était exceptionnel. Ce n’est pas si fréquent qu’un réalisateur de son envergure vous encourage à faire confiance à votre instinct, à exprimer votre opinion et à en avoir une. Il m’a énormément renforcée dans ce domaine. Je lui en suis profondément reconnaissante.Nous vivons à une époque où le mystère n’est plus vraiment à la mode. Pourtant, vous parvenez à garder votre vie privée très discrète et vous n’êtes pas présente sur les réseaux sociaux. Pensez-vous que garder une part de mystère vous donne de la force ?Je pense que cela peut être le cas. Mais c’est différent pour chaque personne. Il peut y avoir une forme de force dans le fait de garder certaines choses pour soi. Cela peut aussi devenir quelque chose de négatif ; tout dépend de la raison qui motive cette attitude. Si l’on est sur la défensive, ce n’est pas une force. Mais si l’on fait preuve de discernement et que l’on sait poser de bonnes limites, alors oui, c’est une force.Vous êtes l’égérie de L’Interdit depuis 2018. Qu’est-ce qui rend votre relation avec la Maison Givenchy si particulière depuis toutes ces années ?J’ai toujours eu le sentiment d’y être accueillie, comme à la maison… Je porte leurs vêtements depuis très longtemps et je m’y sens particulièrement bien. J’ai eu la chance de vivre avec eux une relation extrêmement collaborative et bienveillante pendant toutes ces années. J’aime profondément ce qu’ils font.« Interdit » signifie « défendu ». Y a-t-il quelque chose qui, pendant longtemps, vous a semblé interdit sur le plan personnel ou professionnel, que vous vous autorisez aujourd’hui à exprimer pleinement ?Il y a probablement beaucoup de choses. J’espère qu’en vieillissant et en évoluant, nous devenons plus ouverts. Je remarque qu’avec l’âge, certaines choses auxquelles j’étais totalement fermée autrefois me paraissent aujourd’hui plus acceptables. Je ne veux pas forcément préciser lesquelles. Mais il est vrai qu’avec l’expérience, notre perspective change. On s’assouplit. On ne ressent plus le besoin de s’accrocher aussi fermement à certaines positions. En réalité, il n’y a pas grand-chose qu’on pourrait véritablement m’interdire. Il y a beaucoup de choses que je ne souhaite pas faire personnellement. Mais si je pensais vraiment qu’une chose est juste, j’espère que le fait qu’elle soit interdite ne m’empêcherait pas de la faire.Votre perception de la féminité a-t-elle changé au fil des ans ?Oui, énormément. Surtout depuis que je suis devenue mère. Cela change radicalement votre regard sur la féminité, sur la puissance du corps féminin et sur tout ce qu’il est capable d’accomplir. En vieillissant, j’ai connu un véritable bouleversement dans ma manière de percevoir la féminité et ce qu’elle représente. Aujourd’hui, j’éprouve un immense respect pour le féminin. Ce n’était pas le cas auparavant. Ce n’était pas un mot « sale », mais il y avait quelque chose qui me mettait mal à l’aise. Maintenant, j’ai une profonde révérence pour la féminité et pour les femmes.La campagne L’Interdit Elixir met en scène l’idée d’une armure. Dans votre vie privée, existe-t-il quelque chose qui joue le rôle d’armure émotionnelle ?J’essaie de méditer tous les jours. Pour moi, c’est la meilleure des armures émotionnelles. C’est un peu comme une « douche » pour le cerveau. Cela vous rappelle de rester présente dans l’instant.Vous avez souvent dit être plutôt timide et introvertie. Comment développez-vous votre confiance au quotidien ?C’est une excellente question. Je n’ai pas vraiment de réponse. Je suis toujours assez timide. J’ai l’impression que la timidité est un mot qu’on réserve aux enfants, et j’aimerais ne plus être une personne timide. J’aimerais avoir cette assurance. Mais je reste une vraie introvertie. Avec l’âge, j’ai appris à apprécier cela davantage. Notre société valorise beaucoup plus ouvertement l’extraversion que l’introversion. Pourtant, les deux sont précieuses. Il suffit de se rappeler tout ce que les introvertis ont apporté au monde. Je pense qu’il faut être solidement ancré en soi-même et, autant que possible, ne pas trop se soucier du regard des autres. C’est plus facile à dire qu’à faire, évidemment (rires).