Foire du livre : on décrypte les clichés les plus tenaces sur la lecture - On fait le point sur les idées reçues les plus courantes dans l’univers de la lecture. - Sigrid Descamps - Journaliste

Foire du livre : on décrypte les clichés les plus tenaces sur la lecture

Les Belges lisent-ils encore ? Qu’est-ce qui incite à lire ou pas ? Pourquoi un livre cartonne ? Peut-on se fier aux conseils sur les réseaux sociaux ? Quels sont les auteurs à suivre ? Alors que la Foire du livre ouvre ses portes ce week-end, on fait le point avec le critique littéraire et expert du secteur Michel Dufranne.
Sigrid Descamps Journaliste
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Rendez-vous est pris autour d’un café, à deux pas… d’une librairie. Bien connu des spectateurs et auditeurs de la RTBF, Michel Dufranne y distille ses critiques dans différentes émissions. Passionné de lecture, il lit en moyenne six livres par semaine – « On qualifie aujourd’hui de grand lecteur, quelqu’un qui lit au moins dix livres par an », précise-t-il en souriant – , et s’intéresse à tous les types d’ouvrages, mais aussi à l’évolution du secteur. On a donc passé avec lui en revue quelques clichés (ou pas) sur les Belges et la lecture…

Foire du livre : on décrypte les clichés les plus tenaces sur la lecture - JM Byl - RTBF - Sigrid Descamps - Journaliste
Michel Dufranne, critique littéraire, dévore en moyenne six livres par semaine ! - JM Byl - RTBF
On entend souvent dire que les Belges ne lisent plus, est-ce vrai ?
C’est difficile de répondre à cette question (rires). Traditionnellement, pour évaluer le taux de lecture, on se cale sur les chiffres de ventes, mais ils sont assez biaisés par différents éléments. Par exemple, on a connu un pic de ventes énorme durant la pandémie, les chiffres ont explosé. Ça a logiquement baissé depuis, mais si on compare avec les chiffres d’avant-covid, c’est relatif… Et on ne tient hélas pas compte du réseau de lecture publique. Or la Belgique a la chance d’avoir un réseau de bibliothèques qui fonctionne très bien. On a quitté l’image d’Épinal du vieux lieu poussiéreux. Maintenant, les bibliothèques sont hyper dynamiques ! Il existe par contre une étude de Statbel sur l’état de la lecture, réalisée en 2023, qui est intéressante. Et en résumé : le marché se tasse un peu, mais les Belges lisent toujours. On estime que 60 % des Belges lisent au moins un livre par an. Et 19 % ont lu au moins dix livres sur l’année écoulée. Et là-dedans, on trouve en moyenne 30 % de littérature, 25 % de bande dessinée, 15 % de littérature jeunesse. Le reste, ce sont des ouvrages techniques, des livres de cuisine, de la littérature juridique…
Est-ce qu’il existe un profil du lecteur belge type ?
Selon cette même étude, il existe une grande disparité hommes femmes : les femmes lisent considérablement beaucoup plus que les hommes. Les femmes étaient 67 % à avoir lu au moins un livre, contre 52 % des hommes. Elles sont aussi de plus grandes lectrices en volume, 24 % ont lu au moins 10 livres pendant l’année précédente, contre 15 % des hommes. On note aussi une disparité selon le niveau d’étude ; plus le Belge est diplômé, plus il lit. Ce qui selon moi, n’est pas toujours conforme à la réalité. Les chiffres ne tiennent pas compte des gens qui sont gênés de dire qu’ils lisent car l’image du lecteur reste pour eux liés à un vieux cliché : les livres, c’est bon pour les binoclards, les intellos, les geeks… Je connais des tas de taximen, de facteurs, de femmes de ménage… qui lisent énormément. Mais qui n’ont pas trop envie que ça se sache, car ils ne veulent pas passer pour des « intellos », c’est dommage car ça briserait un gros cliché.
D’après l’étude de Statbel, qui lirait le moins ?
On note une chute importante de la lecture dans trois bulles : les personnes de plus de 75 ans – avec un paradoxe : les plus grands lecteurs ont généralement plus de 55 ans –, les chômeurs et les personnes non-actives, et les travailleurs indépendants. Mais surtout, les raisons sont différentes : chez les premiers, c’est souvent lié à des soucis de vue ! Chez les seconds, c’est un manque d’intérêt. Chez les troisièmes… de temps ! Et j’en profite pour démonter un cliché : on entend souvent dire que les gens lisent peu à cause du prix des livres, or, la raison financière n’est invoquée que par un pour cent des sondés. En fait, ce qui est interpellant, c’est que la réponse la plus donnée soit « Ça ne m’intéresse pas ». Et ça, ça pose question !
Comment expliquer en effet ce non-intérêt ?
On peut s’interroger sur le rôle des médias : jouent-ils bien leur rôle par rapport aux livres ? S’adressent-ils aux bonnes personnes et au bon endroit ? On note par exemple que les plus gros succès de librairie, ce sont souvent des ouvrages dont on a beaucoup parlé… en dehors du contexte littéraire. C’est le cas du livre de Philippe Boxho, La mort en face, le gros succès de l’année alors que l’auteur n’a participé à aucune émission littéraire. Par contre, on l’a vu et lu partout. Un autre gros succès, c’est La femme de ménage de Freida McFadden, qui a percé grâce à TikTok et aux influenceuses.
Justement que penser des livres qui sont mis en avant sur les réseaux sociaux ?
Tout ce qui pousse à la lecture compte ! Quand on voit que l’argument invoqué par beaucoup, c’est le non-intérêt, si on arrive à les ramener vers un livre par un biais différent, c’est bien. Certaines maisons d’édition ont d’ailleurs bien compris l’importance des influenceuses et influenceurs. C’est une question de communication. Il y a parmi eux de vrais lecteurs/trices qui ont envie de partager une passion et qui ont suffisamment de charisme pour avoir une communauté. Il y en a d’autres où il y a beaucoup de mise en scène, des larmes, ça tourne plus autour de leur nombril, mais là encore, si ça pousse leur communauté à lire, pourquoi pas ? Il ne faut pas mettre en concurrence les influenceurs et les critiques professionnels. Les rôles ne sont pas les mêmes : le journaliste spécialisé va cultiver les différences, balancer des bouteilles à la mer, en disant « Voilà, ça, c’est arrivé sur la plage ». Il va élargir ou réduire les choix, mais il ne dira jamais « C’est mon livre préféré ». Là où un influenceur influenceuse peut le dire de façon tout à fait sincère.
Existe-t-il de nouveaux courants de lecture ?
Il y a surtout des courants qui se confirment. C’est le cas de la New Romance. On a d’abord connu une invasion de best-sellers américains, comme les séries After ou Cinquante Nuances de Grey, qui dépoussiéraient les romans à l’eau de rose type Harlequin. On assiste aujourd’hui à un boom d’autrices francophones… qui prennent des pseudos à consonance anglo-saxonne, comme la Française Dalhia Blake, qui a écrit Black Venus. Et dans cette vague New Romance, on trouve des tas de subdivisions : romance espionnage, dark romance, etc. Et ici, on est clairement face à un lectorat quasi exclusivement féminin. Et très puissant. Car il fait grimper les statistiques parmi les lectrices de 18 à 24 ans.
Les hommes et les femmes lisent-ils les mêmes livres ?
Non, par exemple, les plus grands lecteurs de thrillers, ce sont… les femmes. Quand on va dans l’horreur, on bascule clairement sur un lectorat plus féminin. Par contre, le polar politique, d’espionnage, est plus masculin. Les femmes sont friandes aussi de littérature post MeToo, des ouvrages qui ont un point de vue très libéré, féminin, féministe, anti-patriarcal… et qui sont eux, peu lus par les hommes. A contrario, la science-fiction reste plutôt masculine. Il y a un équilibre sur la fantasy. Et des ouvrages comme ceux de Philippe Boxho sont lus aussi bien par les femmes que les hommes. Le roman de Gaël Faye, Jacaranda, autre carton de l’année, a également autant été lu par des hommes que des femmes.
Ce dernier a eu le prix Renaudot. Est-ce que les prix boostent les ventes ?
Beaucoup de prix sont décernés en automne, ce qui permet de maintenir les titres dans les rayons jusqu’à Noël. Le fait d’être en lice crée une émulation sur les titres cités. Ce n’est pas la garantie d’être un succès, mais c’est la garantie de ne pas être un échec. Ce qui est plus subtil. Le Goncourt a la cote, mais les prix qui vendent le plus, ce sont ceux des lycéens. Ils se retrouvent sur des listes d’éducation nationale et seront repris par les enseignants, c’est un tout autre réseau.
En parlant d’enseignement, on entend souvent des parents se plaindre que leurs enfants ne lisent plus à l’école, est-ce une réalité ?
Ça dépend évidemment des écoles, mais je pense que c’est un sentiment excessif. J’ai connu cela moi-même, je pensais qu’un de mes fils ne lisait jusqu’à ce que je découvre qu’en classe, ils avaient des moments spécifiques dédiés à la lecture pure. Il y a peut-être des stratégies qui nous échappent complètement. Certains considèrent aussi que leur enfant ne « lit » pas parce qu’il ne lit pas les mêmes classiques qu’eux à l’école, ou parce qu’il dévore des mangas ou des BD, or, c’est aussi de la lecture. Pour revenir à l’école, j’ai l’impression aussi que la lecture est souvent au bon vouloir des enseignants : il y a des enseignants très dynamiques qui créent le plaisir et l’envie de lire, et d’autres, qui sont très formels et qui ne tiennent pas compte du fait qu’ils sont face à des gamins ou des ados à tenir en éveil. Ce qui est fondamental à mon avis, que ce soit les journalistes, les libraires, les bibliothécaires, les enseignants ou les parents, c’est de provoquer la « lecture plaisir ». C’est le nerf de la guerre !

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