
Une story au décollage (si pas déjà une de la valise une fois fermée). Une autre à l’atterrissage (alors qu’en effet, un message à l’entourage proche suffirait pour « rassurer qu’on est arrivé à bon port »…). Et encore une sur le trajet menant au logement estival. Le tout en ayant pris soin de choisir la bonne photo (parmi une centaine déjà prises qui seront vite oubliées), la musique la plus adéquate pour l’accompagner ainsi que la petite phrase « punchy » ou le simple émoji, dans l’espoir de faire saliver de jalousie, de curiosité ou d’émerveillement tout qui scrollera sur notre profil : ça y est, les vacances 2.0 peuvent commencer ! La « commu » est avertie, on va envoyer du lourd pendant quelques jours. « Autrefois, les vacances répondaient essentiellement à une fonction de repos. Aujourd’hui, elles remplissent aussi une fonction de mise en scène de soi », résume la docteure en sociologie Audrey Van Ouytsel.
Du repos, vraiment ? Il ne faut pourtant pas remonter à si loin pour se souvenir qu’être en vacances consistait à vivre à un autre rythme, sans réelle obligation si ce n’est celle de décompresser, de recharger ses batteries. Et pas celle de son téléphone. Parce qu’aujourd’hui, pour beaucoup – mais pas pour tous, évitons les généralités… – le pire ennemi des vacances réussies prend des allures, au choix, d’un petit chiffre (sous le 10) indiquant le niveau de batterie (faible donc…) de son GSM, ou de quatre lettres, « EDGE », qui noircissent un ciel pourtant bleu et lumineux en annonçant que toute connexion avec le monde virtuel s’avère compromise. On ne râle plus parce qu’il n’y a plus de table ombragée en terrasse du resto tant convoité, mais parce que la technologie nous lâche au moment d’immortaliser le lieu (quitte à prétendre qu’on était installé au meilleur spot). Les appareils photos jetables ont beau refaire leur apparition dans les boutiques de souvenirs, ils ne seront jamais capables d’envoyer du « rêve » en instantané sur les réseaux.

Mais pour quoi faire dans le fond ? A-t-on complètement oublié l’excitation de l’attente, puis la joie (ou la déception) au moment de récupérer ses photos (pour la moitié ratées) développées par le photographe ? Qu’est-ce qui nous pousse à partager dans l’immédiateté à qui, souvent (soyons lucides), s’en contrefout ? « Le sociologue Erving Goffman parlait déjà de la présentation de soi », explique la sociologue. « Les réseaux sociaux ont simplement démultiplié cette logique : chacun dispose désormais d’une scène permanente sur laquelle il met en scène son identité. L’évolution la plus frappante est certainement celle-ci : pour certains, la question n’est plus ‘Où vais-je en vacances pour être heureux ?’, mais ‘Où vais-je produire les plus belles images ?’. On voit ainsi apparaître des files d’attente devant certains points de vue uniquement parce qu’ils sont devenus viraux sur Instagram. Le paysage devient un décor ; l’expérience devient un contenu ».
Vivre à travers, et plus vraiment
Dès lors, on ne vit plus réellement dans l’instant présent, mais au travers de. Profite-t-on réellement de ses vacances, des émotions vécues et des sensations olfactives, sonores et gustatives que, d’ailleurs, aucune publication Instagram ne saurait retranscrire pleinement ? « La psychologie distingue l’expérience vécue de sa représentation. Lorsque l’on passe son temps à chercher : le meilleur angle, la meilleure lumière, la meilleure pose, le meilleur filtre, etc une partie de notre attention quitte le moment présent, l’expérience ». Et tout cela pour se faire juger, évaluer. Comme tout au long de l’année, dans le fond. Seul le décor change.
« Les vacances constituent probablement l’un des moments où la comparaison sociale est la plus forte. Chacun compare son quotidien réel aux meilleurs moments des autres. Mais plus nous cherchons à prouver – à nous-mêmes aussi – que nous vivons des moments extraordinaires, moins nous sommes parfois disponibles pour les vivre. On pourrait presque dire que nous sommes passés d’une société où l’on collectionnait des souvenirs à une société où l’on collectionne des preuves. À force de vouloir prouver que nous avons vécu un moment exceptionnel, nous risquons parfois d’en vivre une version appauvrie », conclut Audrey Van Ouytsel, qui nuance toutefois. « Il serait dommage de diaboliser les réseaux sociaux. Partager des photos est profondément humain. Depuis toujours, nous avons montré nos albums de vacances à nos proches. Les réseaux sociaux ont simplement amplifié ce comportement. La véritable question n’est donc pas : ‘Est-ce qu’il faut publier tout de ses vacances ?’ Mais plutôt : ‘Est-ce que je prends des photos parce que j’en ai envie ? ou ‘Est-ce que je vis mes vacances en fonction des photos que je veux publier ?’ ». Tenter de répondre à ces interrogations, c’est déjà prendre conscience qu’être en vacances constitue un moment privilégier, à chérir.
Sans quoi, pour que s’appliquent les notions de décompression et de repos inhérentes à ce moment de l’année, il faudra programmer de nouvelles « vraies » vacances, après celles-ci trop virtuelles. Et ainsi de suite…
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