
Il a été difficile de ne pas échapper au col cheminée. Au printemps 2025, Saint Laurent l’installait sur la plupart des silhouettes de son défilé automne-hiver, avant que Chloé et Alaïa ne s’en emparent à leur tour la saison suivante. En octobre 2025, à la sortie des défilés parisiens, les invitées le portaient déjà sur des trenchs camel comme sur des vestes en cuir boutonnées jusqu’au menton. Un an plus tard, le col cheminée a gagné les grandes enseignes, où les manteaux de laine qui en sont dotés se vendent autour de 130 euros.
Qui l’eût cru ? Un col d’une telle simplicité, capable de faire courir aussi bien les rédactions de mode que les clientes des grandes enseignes. Il se contente pourtant de monter tout droit le long du cou, sans jamais se replier, en s’ouvrant très légèrement vers le haut, ce qui le distingue du col roulé, qui se retourne sur lui-même, ou encore le col châle, qui lui, retombe en arrondi sur la poitrine. Les Anglais l’ont baptisé « funnel neck », soit le col entonnoir, en référence à cette forme évasée. Au lieu d’enserrer la gorge, il l’entoure à quelques centimètres de distance et laisse circuler un peu d’air entre la laine et la peau. Ce détail qui nous semble aujourd’hui si naturel a pourtant une histoire. Tout a commencé par une main gantée de noir, un jour de 1953.
Le geste d’un salon parisien
Ce jour-là, au 10 avenue George-V, la maison Balenciaga reçoit des acheteuses venues de San Francisco pour I. Magnin, un grand magasin de luxe aujourd’hui disparu, qui importait pour sa clientèle américaine les dernières créations parisiennes. Dans le silence du salon, une mannequin s’avance, vêtue d’un long manteau du soir d’un orange éclatant et gantée de noir jusqu’au coude. Face à l’objectif du photographe américain Mark Shaw, elle saisit son grand col et le remonte jusqu’à ce qu’il recouvre le bas de son visage, ne laissant plus apparaître que son regard. L’image paraîtra dans le magazine Life en septembre 1954.
Derrière ce geste se tient l’un des couturiers les plus exigeants de son temps. Cristóbal Balenciaga est né en 1895 à Getaria, un petit port de pêche de la côte basque espagnole, où la mer, la ferveur religieuse et le noir des costumes traditionnels ont marqué son enfance. Installé à Paris depuis 1937, il emploie en 1952 plus de 200 personnes et n’ouvre son salon qu’aux clientes introduites par une connaissance, tandis que Christian Dior, lui-même, le désigne comme « le maître de tous les autres ». Dans les années 1950, alors que ses confrères marquent la taille et gonflent les jupes, lui prend le chemin inverse, éloigne le tissu du corps et renonce peu à peu à tous les ornements.
C’est dans le col que cette retenue trouve sa plus belle expression. Le musée qui lui est consacré dans son village natal y a dédié tout un chapitre de son exposition Les Subtilités d’un dialogue, présentée jusqu’en janvier dernier. On y apprend que chez Balenciaga, le col peut prendre de la hauteur pour « cacher ou révéler un visage », dans un esprit de retrait et d’humilité qui maintient une distance entre soi et les autres.
En août 1960, le couturier signe ainsi un manteau du soir en satin de soie gris sombre, fermé par un unique bouton de jais facetté et surmonté d’un col montant profond, que le Victoria and Albert Museum de Londres conserve aujourd’hui et dans lequel il reconnaît l’influence des vêtements liturgiques. Le col cheminée est déjà là, même s’il faudra attendre des décennies pour qu’il porte ce nom. Encore fallait-il qu’il quitte le salon de l’Avenue George-V… C’est un jeune homme d’1m68 qui allait s’en charger.

Du maître à l’élève
Hubert de Givenchy a 26 ans. Il vient d’ouvrir sa propre maison et voue à Balenciaga une admiration sans borne. En 1953, il rencontre enfin son idole, qui deviendra par la suite son mentor et son ami. Cette même année, une jeune actrice, une certaine Audrey Hepburn, se présente à son atelier dans l’espoir d’y trouver les tenues de son prochain film, Sabrina. La légende raconte que c’est Balenciaga lui-même qui l’aurait envoyée chez son jeune admirateur – Givenchy ayant toujours livré une autre version. Ce jour-là, il pensait recevoir Katharine Hepburn, la grande star de Hollywood, et voit arriver une inconnue en pantalon étroit, ballerines et chapeau de gondolier. Pris par la préparation de sa collection, il lui explique qu’il n’a pas le temps de lui dessiner une garde-robe, puis finit par la laisser choisir parmi ses modèles déjà prêts. De ce malentendu naît une amitié qui durera 40 ans.
Dix ans plus tard, cet héritage éclate sur grand écran. Dans Charade, sorti en 1963, Audrey Hepburn traverse Paris poursuivie par trois escrocs. Elle est drapée dans un manteau de laine jaune issu de la collection haute couture de Givenchy de l’automne 1962, dont le col se dresse autour du cou et dont la jupe s’évase sur une doublure de soie noire. Le col, né dans un salon confidentiel, touche désormais des millions de spectateurs. À la fin du tournage, le scénariste Peter Stone a même racheté le manteau pour l’offrir à sa femme, qui avait la chance de porter la même taille que l’actrice. Cinq ans plus tard pourtant, le maître qui avait imaginé ce col allait fermer les portes de sa maison.
Retour avenue George-V
Après le départ du maître, en 1968, le col qu’il avait tant travaillé se fait peu à peu plus discret dans les garde-robes. C’est sa propre maison qui finira par le remettre en lumière, plus d’un demi-siècle plus tard. En juillet 2021, le directeur artistique Demna choisit de la dévoiler au 10 avenue George-V, dans le salon même où la mannequin de Mark Shaw avait relevé son col. On y voit notamment un large revers de soie noire froncé qui se transforme en col et vient envelopper le visage, dans une réflexion assumée sur l’anonymat. Quatre ans plus tard, les invitées de la Fashion Week reprenaient le geste sur les trottoirs parisiens, et le col cheminée entamait sa deuxième vie.

Derrière ce col qui grimpe aujourd’hui jusqu’à nos mentons se cache donc la pudeur d’un couturier basque, que son élève a fait entrer au cinéma et que sa propre maison a ressuscitée plus d’un demi-siècle plus tard. De quoi porter le sien avec un peu plus de panache cet hiver, et laisser l’écharpe au placard sans le moindre regret.
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