
Une rupture temporelle post-Covid
Vincent Cocquebert, essayiste français et fin observateur de nos comportements sociaux, explique cette tendance par une « société de la dernière minute ». La pandémie a créé une rupture dans notre continuum temporel, nous offrant une impression de retrouver notre temps, tout en nous plongeant dans une incertitude chronique quant à l’avenir.
Résultat : une difficulté croissante à planifier, à se projeter, et surtout, à honorer nos engagements sociaux. Notre rapport au temps s’est déstructuré, de sorte qu’il devient difficile de voir sur le long terme, particulièrement dans un futur de plus en plus incertain. « Nous travaillons moins et avons plus de temps de loisirs qu’autrefois, tout en ayant l’impression d’être constamment sous l’eau par un ensemble de micro-tâches. Tous ces rendez-vous que l’on planifie deviennent une charge mentale supplémentaire, et la planification nous donne l’impression de ne plus être maîtres de notre temps immédiat ».
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Une dopamine du renoncement
Annuler à la dernière minute, c’est aussi une manière d’obtenir une décharge de dopamine, ce petit shot de soulagement qui nous envahit quand on s’autorise enfin à rester chez soi. Le numérique joue ici un rôle clé : il nous permet d’éviter la confrontation et la déception de l’autre, tout en nous assurant une sortie de secours à moindre coût émotionnel.
« L’asocialité est aujourd’hui romantisée. Regarder Netflix sous un plaid semble plus séduisant qu’une nuit au Macumba », ironise Cocquebert. Se déplacer jusque dans un endroit public et nous articuler avec une faune sociale est devenu quelque chose de pesant pour beaucoup. « Notre fatigue existentielle vient créer une flemme existentielle, sortir et aller à la rencontre de l’autre est devenu beaucoup plus épuisant qu’autrefois ». Un repli sur soi de plus en plus légitimé, voire carrément valorisé.
L’industrie du cocooning l’a bien compris. L’indétrônable soirée raclette – activité collective par excellence – laisse place à des box raclette en solo. Certaines personnes possèdent deux, trois, quatre, cinq ! abonnements à des plateformes de streaming. Bref, tout est conçu pour nous maintenir dans notre bulle.
Une obsolescence de l’altérité
Le flaking témoigne également d’une « obsolescence de l’altérité ». Dans un monde où l’on peut tout faire venir à soi, de la nourriture à l’attention sociale via les réseaux, le contact humain perd de sa nécessité. « On a l’impression que l’on peut tout faire venir à soi sans avoir besoin d’autrui », constate l’auteur de La civilisation du cocon. Prendre un rendez-vous devient un contrat social moins strict qu’avant, que l’on peut annuler au dernier moment, sans grande culpabilité. « Aujourd’hui, quand on organise un rendez-vous, on le fait valider une ou deux heures avant pour être sûr que la personne va venir ».
D’ailleurs, les mèmes célébrant la joie secrète d’une annulation de dernière minute foisonnent sur TikTok et Instagram. « On voit des personnes exploser de joie et se jeter directement sous le plaid en training lorsqu’un ami annule en dernière minute ».
Peut-on inverser la tendance ?
« Avant, on considérait l’hikikomori (ndlr : terme venu du Japon pour désigner un état d’isolement intense et prolongé qui touche principalement de jeunes adultes) comme une pathologie. Aujourd’hui, le repli sur soi est quasiment valorisé socialement. Évidemment, il n’y a pas de mal à vouloir passer du temps seul. D’ailleurs, à l’inverse, ne pas être capable de rester seul est aussi un trait pathologique. Mais il faudrait remettre en question ce « marketing de la flemme » et réapprendre à apprécier l’expérience de l’altérité ».
Les initiatives de slow social ou de digital detox pourraient offrir des pistes pour renouer avec l’autre. Car au fond, on le sait tous : les moments où l’on hésite à sortir sont souvent ceux qui nous laissent les meilleurs souvenirs…
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