
Soutenue par Chanel, Dior, Lancôme et Louis Vuitton, la renaissance de la ville de Grasse repose autant sur son héritage olfactif que sur l’engagement des grandes maisons de luxe. Derrière les cultures de roses et de jasmin, toute une filière cherche aujourd’hui à bâtir un modèle plus durable et mieux rémunérateur pour les producteurs locaux.
Une ville historique de la parfumerie longtemps en déclin
Berceau mondial de la parfumerie, Grasse a longtemps incarné un savoir-faire unique dans la culture des fleurs à parfum. Pourtant, la ville a connu une période de déclin important durant plusieurs décennies. Sa production s’est affaiblie et son influence internationale a diminué face à la concurrence étrangère et à l’évolution du secteur.
Dans les années 1980-1990, ce n’était pas gagné.
Plusieurs facteurs ont mis à mal la filière : la pression immobilière très forte sur la Côte d’Azur, la montée en puissance des produits de synthèse dans l’industrie du parfum, ainsi que le développement de nouvelles zones de production dans d’autres pays. Progressivement, la production de fleurs s’est effondrée, entraînant aussi le départ de plusieurs acteurs internationaux.
La rose centifolia, symbole d’un savoir-faire menacé
Parmi les spécialités grassoises, on retrouve la rose centifolia, aussi appelée rose de mai. Autrefois cultivée en grande quantité, avec environ 3 000 tonnes produites au début du XXe siècle, elle a vu sa production s’effondrer au fil du temps, jusqu’à atteindre un niveau historiquement bas de 59 tonnes en 2011. Aujourd’hui la production locale reste limitée et spécialisée. La rose centifolia, par exemple, ne représente plus qu’environ 120 tonnes par an.
Cette baisse s’explique notamment par la concurrence de la rose de Damas, produite à grande échelle dans des pays comme la Turquie, la Bulgarie ou le Maroc. Si les deux variétés se ressemblent avec leur cœur jaune et leurs pétales roses chiffonnés, leurs profils olfactifs diffèrent fortement.
La centifolia a une touche florale et un effet végétal, avec une pointe épicée. La damascena est plus miellée, presque animale, et liquoreuse

Un renouveau porté par l’authenticité et les grandes maisons
Malgré cette concurrence, pour certaines grandes maisons de parfumerie, notamment Dior et Chanel, il était hors de question de passer à la damascena alors qu’elles utilisent la rose centifolia dans leurs parfums historiques. Cette fidélité, combinée au savoir-faire local, reconnu par son inscription au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO en 2018, a permis à Grasse de se redresser. Le renouveau de Grasse s’explique en grande partie par une évolution des attentes du secteur du luxe. Les grandes marques recherchent aujourd’hui davantage d’authenticité, de naturalité et de traçabilité dans leurs matières premières. Ce retour aux sources a redonné de la valeur au savoir-faire grassois. L’industrie du parfum emploie désormais 4 600 personnes à Grasse.
Le Simppar, symbole du retour de Grasse sur la scène internationale
Grasse revient aussi sur le devant de la scène avec l’accueil du Salon international des matières premières pour la parfumerie (Simppar). Ce salon met en lumière les matières premières, les innovations et les tendances du secteur, tout en renforçant les liens entre producteurs, industriels et parfumeurs. Pour Grasse, il s’agit d’une vitrine majeure qui confirme son rôle central dans la chaîne de valeur du parfum. Longtemps organisé à Paris, cet événement alterne désormais entre la capitale et Grasse, confirmant la place stratégique de la ville dans l’industrie mondiale.
Le retour des grands groupes internationaux
Plusieurs groupes internationaux ont renforcé leur présence à Grasse ces dernières années, signant le retour massif des grandes entreprises du secteur des arômes et parfums. Le groupe suisse dsm-firmenich y a installé un important site de développement d’ingrédients naturels. L’américain International Flavors and Fragrances (IFF) a récemment agrandi son siège local, tandis que Givaudan investit dans un nouveau centre d’innovation. De son côté, Symrise a racheté et regroupé plusieurs sociétés grassoises, consolidant ainsi son implantation.
Ici c’est la Mecque des parfums. On n’est pas sérieux si on n’a pas un pied à Grasse. À Madagascar, on a beaucoup d’hectares de plantations. Mais ici il y a les techniques de production.
Pour ces entreprises, Grasse reste un lieu stratégique, considéré comme un centre mondial de création et de savoir-faire. Les parfumeurs soulignent régulièrement l’importance de cette concentration unique de talents, de techniques et de traditions.
Un territoire devenu laboratoire et vitrine du parfum
Au-delà de la production, Grasse est aujourd’hui devenue un véritable espace d’innovation et de création. Les grandes maisons de luxe y ont développé des domaines et des sites dédiés aux créations et à la production. Louis Vuitton a ouvert les Fontaines Parfumées, un centre de création majeur. Lancôme exploite désormais le Domaine de la Rose, un espace de plusieurs hectares consacré à la culture de fleurs. Aux petits soins pour leur nez et leurs clients, les groupes ont aussi investi dans de larges propriétés transformées en lieux de recherche et de création tout en étant une vitrine pour les touristes.
Par exemple : IFF inaugurera ce jeudi un laboratoire à ciel ouvert avec son Domaine des Naturels, tandis que dsm-firmenich a créé en 2020 sa Villa Botanica, un lieu paradisiaque avec vue imprenable sur Grasse et la baie de Cannes. Ces espaces accueillent régulièrement parfumeurs et clients internationaux venus de Paris, New York, São Paulo ou Dubaï. Ils y découvrent de nouvelles matières premières et participent au développement des futures créations olfactives.

Aujourd’hui, Grasse apparaît comme un territoire hybride, à la fois ancré dans une tradition séculaire et tourné vers l’innovation. Si sa production reste modeste en volume, sa valeur symbolique et stratégique n’a jamais été aussi forte. Entre le maintien d’un savoir-faire agricole unique et l’arrivée constante de grands groupes internationaux, la ville a réussi à transformer son déclin passé en un nouvel atout. Grasse n’est plus seulement un lieu de production : elle est devenue un centre mondial d’inspiration et de création pour toute l’industrie du parfum.
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