
D’un côté, la Roadster, profil tendu comme une carrosserie prête à filer, montre-outil passée par le design industriel. De l’autre, la Baignoire, ovale indiscipliné devenu signature, qui transforme une courbe en attitude. Deux réinterprétations, deux écritures, mais une même idée : chez Cartier, la forme n’est jamais décorative, elle raconte, elle impose, elle vit.
Plein phare sur le retour
La Roadster, c’est le moment où Cartier a garé un capot de coupé sur un poignet. Lancée en 2002, puis retirée du paysage pendant plus d’une décennie, et c’est particulièrement dommage, elle revient cette année avec la démarche d’un revenant qui a compris qu’il avait encore de l’allure. À l’époque, son cadran évoquait déjà un compteur de vitesse, sa couronne une ogive, sa loupe de date un phare, et ses rivets avaient le chic d’installer sur la table une conversation très précise : oui, ceci est une montre, mais elle a visiblement grandi dans un garage bien peigné. Cartier assume d’ailleurs ce lien ancien avec le monde mécanique, nourri par l’intérêt des frères Cartier pour le progrès technique.
L’anecdote a le parfum de l’essence premium : dans les années 2000, la Roadster est devenue l’une des rares Cartier sportives capables de séduire des amateurs qui juraient d’ordinaire uniquement par les plongeuses, les chronos ou les grosses enclumes suisses. Une Cartier pour gens pressés, mais bien élevés. Son retour à Watches and Wonders ne joue donc pas la carte du simple recyclage nostalgique ; il ressemble plutôt à une restauration de carrosserie menée au coton-tige.

La nouveauté 2026, c’est une Roadster qui reste fidèle à sa silhouette en ogive tout en affûtant tout ce qui pouvait l’être. Cartier a revu les proportions, aminci les lignes, mieux intégré la couronne et fusionné plus finement la glace, le métal, la loupe et le cadran. Quatre nouveaux rivets musclent la lunette, le cadran conserve son motif strié circulaire et ses chiffres romains, mais gagne en relief grâce à un effet appliqué obtenu par étampage. Les versions acier reçoivent des aiguilles glaive bleues ou anthracite avec Super-LumiNova. Côté mécanique, les grands modèles embarquent le calibre automatique 1847 MC, les moyens modèles le 1899 MC. Et le bracelet, retravaillé avec des maillons plus courts, adopte le QuickSwitch. En clair : la Roadster revient moins pour remonter le temps que pour lui mettre un clignotant. Elle arrive en trois versions, or, or et acier, ou acier, et en deux tailles, moyen et grand modèle. Les grands modèles mesurent 47 x 38 mm pour 10,06 mm d’épaisseur et promettent 100 mètres d’étanchéité, les modèles moyens affichent 42,5 x 34,9 mm pour 9,7 mm. Bref, une voiture de sport qui sait aussi faire les créneaux. Même en ville, elle a gardé son permis. Bien joué !
L’ovale qui n’obéit à rien
On aurait tort de ranger la Baignoire dans la catégorie des classiques dociles. Chez Cartier, une icône ne dort jamais vraiment, elle attend son moment. Et cette année, la voilà qui revient avec une précision presque insolente : celle d’un dessin qui n’a jamais eu besoin d’être corrigé, seulement réinterprété.

Car la Baignoire n’est pas une montre née d’un style, mais d’une obsession plus ancienne chez Cartier : celle de libérer l’horlogerie du rond. Dès le début du XXe siècle, la Maison explore une autre manière de faire exister le temps, en le contraignant dans des formes inattendues. Après la rigueur géométrique de la Santos en 1904, puis les lignes organiques de la Tortue en 1906, Cartier amorce un glissement plus subtil : adoucir sans affaiblir, courber sans céder. Les premières montres aux boîtiers allongés et arrondis apparaissent dès les années 1910, mais c’est en 1958, avec l’“ovale cintré”, que l’idée trouve son équilibre. Une montre qui ne se pose plus sur le poignet : elle s’y inscrit.
La Baignoire, baptisée ainsi en 1973, hérite de cette tension parfaitement maîtrisée entre contrainte et fluidité. Son dessin tient en peu d’éléments : un ovale étiré, une glace bombée, des chiffres romains, un cabochon. Mais c’est précisément cette économie qui fait sa force. Là où d’autres modèles s’expliquent, la Baignoire s’impose. Elle ne cherche pas à séduire, elle existe, tout simplement. Et c’est sans doute pour cela qu’elle traverse les décennies sans jamais devenir nostalgique. Le véritable enjeu n’est donc pas de la transformer, mais de déplacer son centre de gravité. Cartier l’a amorcé en 2023 avec la version mini : moins de surface, plus d’intensité. Le regard ne lit plus seulement l’heure, il suit une ligne.

La nouveauté présentée cette année pousse cette logique à son point de tension maximal. La Baignoire s’émancipe définitivement du registre strictement horloger pour assumer pleinement sa nature de bijou. Le bracelet jonc et le boîtier se fondent dans un même geste, entièrement habillé du motif clou de Paris, qui ne décore pas : il structure la lumière. Le cadran lui-même s’efface presque, comme absorbé par la matière. Dans sa version pavée, la montre disparaît au profit d’un éclat continu ; dans sa version or, elle joue la retenue absolue.
La Baignoire ne donne plus l’heure comme une indication. Elle la suggère. Et chez Cartier, c’est souvent là que tout commence.
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