Le power dressing, le nouveau vestiaire de la femme d'affaires

Le power dressing, vous connaissez ? Né dans les années 70, popularisé durant la décennie suivante, ce style capitalise sur le buzz autour des eighties pour (re)prendre notre dressing d’assaut. Zoom sur une tendance qui vient de loin.

PAR MARIE HONNAY. PHOTOS : D.R. |

L’idée selon laquelle la mode serait un perpétuel recommencement se vérifie. Enfin, plus ou moins. Surtout lorsqu’on considère la tendance power dressing, un style apparu dans les années 70, mais qui connaît son apogée dans les eighties flamboyantes. Avant la décennie du nude, du minimalisme et de la retenue (dans les années 90) et juste après la folie disco, les eighties célèbrent la femme active. Son dress code : le tailleur épaulé. On l’appelle power suit puisque ce costume-là est taillé sur mesure pour celles qui veulent jouer dans la même cour que les hommes.

Sorti en 1988, le film Working Girl incarne cette nouvelle génération de power women qui, boostées par la relance économique des années 80, se lancent dans la finance. Pendant cette décennie, l’argent, la puissance et la réussite font figure de valeurs clés. Et sur les podiums, les designers donnent à cette femme en quête de pouvoir les habits qui vont l’aider à grimper au sommet. Les premiers à surfer sur cette vague sont deux créateurs phares du début des années 80 : Claude Montana et Thierry Mugler, qui dessinent les contours d’une gagnante en puissance dont les épaulettes semblent contenir des liasses de dollars tant elles en imposent.

La carrure est large, la jupe cintrée et les escarpins pointus à talons hauts ont remplacé les plateformes et l’allure baba cool des seventies. Cette nouvelle silhouette implique d’assortir le haut et le bas, voire la couleur du sac à celle des chaussures. Quand elle ne porte pas de veste courte, la power woman assure en pantalon. Mais dans les deux cas, elle ne renonce ni aux talons, ni aux indispensables accessoires emblématiques du power look : les chaînes à gros maillons en or jaune (à l’époque, on ne les associait pas encore aux tenues des rappeurs), la broche, le foulard en soie...

La présence appuyée des ombres à paupières irisées, du blush, du kohl et du rouge rappelait, si c’était encore nécessaire, que la power woman tendance Melanie Griffith et Sigourney Weaver (les costars de Working Girl, NDLR) n’avait pas du tout l’intention de faire de la figuration. À la télé, les séries Dallas et Dynastie accentuent l’intérêt de Madame Tout-le-Monde (donc pas seulement des louves de Wallstreet) pour ce tailleur un peu bling qui crie “J’ai réussi “plus fort que n’importe quelle voiture de sport.

Aujourd’hui, ni Montana ni Mugler n’affolent encore les modeuses. À l’heure du #metoo, d’un androgynisme plus qu’assumé et d’un retour en grâce des années 80, que reste-il donc du power suit ?

Le cas Emporio

Peut-être qu’une partie de la réponse est à chercher du côté de Milan. Dans les années 80, Armani est l’un des plus dignes représentants de cette tendance power dressing. Moins théâtrales et bling que celles de Mugler et Montana, les silhouettes de l’empereur de la mode italienne dessinent les contours d’une femme ultra-élégante (on est en Italie !), parée pour évoluer dans un monde professionnel qui ne fait pas de cadeau. Si ce n’est vous permettre de vous balader – c’est déjà un bon début ! – en tailleur Armani.

Dans les années 80, le costume Armani, mais aussi Hugo Boss, s’expose au féminin... et au masculin dans la série Deux Flics à Miami, un carton télévisé qui a marqué de son empreinte l’esthétique de l’époque ! Lorsqu’on l’interroge sur cette période, Giorgio Armani souligne que le power suit d’hier ne peut forcément plus être celui de 2019 : "La femme d’aujourd’hui a profondément changé par rapport à l’époque à laquelle j’ai commencé ma carrière. Elle n’a plus les mêmes priorités, elle est plus sûre d’elle, elle ose davantage et choisit des vêtements plus fluides, moins conventionnels. Le tailleur-pantalon reste quoi qu’il en soit une tenue indispensable dans la garde-robe d’une femme parce qu’il est adapté à toutes les occasions. Il peut s’agir d’un complet, plus formel et parfait pour le travail, ou bien d’un tailleur dépareillé, plus nonchalant pour le soir. Ce look n’est jamais passé de mode et a gardé toute son élégance, même si la femme qui le porte aujourd’hui ne le fait plus dans l’esprit presque militant qui pouvait motiver son choix dans les années 80." 

Il y a quelques saisons, la marque a d’ailleurs choisi de capitaliser sur son héritage en proposant, chaque année, une capsule baptisée New Normal. L’idée : reprendre les modèles iconiques de la Maison tout en réinterprétant les coupes et les structures. Et dans ce registre, le costume masculin/féminin occupe forcément une place de choix. Cette saison, il se décline donc en noir et blanc (les codes Armani), mais ce qui lui donne sa modernité, c’est la fluidité des matières. La nouvelle power woman se la joue chic, mais confortable. Les sandales à talons (avec bas nylon, s’il vous plaît) des années 80 ont laissé place à des chaussures plates, type derbys. Idem pour le brushing de Pamela Ewing remplacé par un effet flou à la  Jennifer Lawrence.

Même partition chez Boss, autre marque culte des eighties. Sa version 2019 du tailleur est unie, sobre et racée. Le pantalon se porte très long et assez bas sur la taille. Sans bijou, ni breloque, inutile de le préciser.

Le nouveau cool

En 2019, le power dressing flirte avec une certaine nonchalance. L’allure est là. Le cool aussi. Savant mélange de chic traditionnel, d’épure nineties et d’un confort typique de ce siècle, les designers contemporains puisent leur inspiration dans l’active wear pour façonner leur vision du costume 2.0. Sauf chez les créateurs ultrapointus comme Nicolas Ghesquière, directeur artistique de Louis Vuitton, qui a proposé un défilé automne rempli de références aux années 80 “premier degré”. Et ce n’était évidemment pas un hasard si le show de la Maison se tenait au Musée Beaubourg, symbole même de l’architecture parisienne avant-gardiste du siècle dernier.

Idem pour le cultissime Cargo de nuit d’Axel Bauer (1983) qui rythmait les pas des mannequins lors du défilé. Dans ce show-là, plutôt que de nostalgie, il était question de puissance. Une puissance symbolisée par une brochette de codes eighties passés à la moulinette Ghesquière : maquillage affirmé, bouches rouges, cheveux peroxydés, touches de cuir... Un remake d’Amour, Gloire et Beauté pour les intellos, en quelque sorte.

Idem chez Dolce & Gabbana et chez Proenza Schouler qui jouent à fond la carte prince-de-galles. Maître absolu du tailoring, Paul Smith gonfle lui aussi les épaules de ses vestes en s’autorisant au passage une petite pointe de fantaisie british lorsqu’il mixe carreaux et léopard. Nul doute que Krystle Carrington aurait apprécié l’audace du geste. Autre marque qui, depuis toujours, revendique son statut de “griffe pour les working girls”, Max Mara ne pouvait pas ignorer ce retour du power suit. Cet automne, les épaules sont marquées (qui peut encore y échapper ?), les jupes inspirées des pantalons masculins et les matières tout droit sorties d’un Vogue des années 80.

Sans parler de l’abondance de tweed, des touches de croco et de léopard. Tout ça, faux évidemment : on est en 2019 ! On a même repéré quelques silhouettes déclinées dans des tons flashy résolument eighties comme le bleu bic ou le jaune citron. Du côté des marques mainstream, le power suit est bel et bien présent, mais en version plus soft. Hugo, la marque bis de Boss, le revisite tendance baroudeuse. Porté avec de grosses bottines, ceinturé bien haut sur la taille, décliné en bordeaux, mais aussi en jaune ou en carreaux noir et blanc, accessoirisé d’un sac à dos technique ou d’une banane, il semble conçu pour une belle amazone urbaine, prête à en découdre avec le bitume, voire à grimper sur un vélo pour rejoindre le bureau.

Preuve que si la mode est un éternel recommencement, certains codes (la voiture très chère qui consomme beaucoup, par exemple) sont plus que probablement dépassés pour toujours.

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