
Une ligne pour le bain
Francfort. Nous voilà dans les allées du salon ISH, « L’International Sanitary and Heating Trade Fair » pour rencontrer Patricia Urquiola. L’ISH est donc le salon des professionnels dans le domaine du design des salles de bains et des technologies de chauffage et de climatisation. Rien de bien sexy, nous direz-vous. Nous sommes loin des allées du Salon de Milan et son design arty et haut de gamme.
On se demanderait bien ce que la star des designers fait ici, mais à y regarder de plus près, la salle de bains est le second poste après la cuisine dans lequel on investit le plus quand on aménage son intérieur, et on trouve ici la crème du design de salles de bains. Depuis plusieurs années, certaines marques ont compris ce potentiel et s’associent à de grands noms du design pour signer vasques, baignoires et bidets avec ce petit supplément d’âme qui amène le design le plus pointu dans votre salle de bains.
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Et le fabriquant allemand Duravit, qui a déjà signé une collaboration avec des pointures comme Philippe Strack ou Antonio Citterio a frappé fort : Sous la devise « Upgrade your everyday », elle a confié à Patricia Urquiola une collection complète, baptisée Balcoon et, singulièrement, elle n’est pas destinée à être vendue comme un produit super haut de gamme, mais elle se veut abordable et, néanmoins, piquée d’innovations technologiques…
Une créatrice de haut vol
Née à Oviedo, en Espagne, en 1961, Patricia Urquiola obtient un diplôme en architecture à l’École technique supérieure d’architecture de Madrid, mais c’est en Italie qu’elle décide de parfaire sa formation. Avec master à l’université polytechnique de Milan, elle intègre le studio de l’architecte Achille Castiglioni et travaille avec Eugenio Bettinelli ; et c’est assurément la vision italienne du design qui imprègne son inspiration. C’est d’ailleurs à Milan qu’elle fonde son studio en 2001 ; une ville qui devient rapidement son terrain de jeu créatif.
Patricia Urquiola est directrice artistique pour Cassina depuis 2016, et elle a adossé son nom aux plus grandes marques internationales de design. Parmi ses collaborations les plus marquantes, on peut citer son travail avec Moroso, pour qui elle a créé des pièces iconiques telles que le fauteuil « Redondo » et la « Chairs » en 2003. Elle dessine aussi pour B&B Italia le « Tufty-Time », un canapé modulable aux volumes arrondis devenu une référence en matière de design contemporain…
En parallèle, ses collaborations avec des entreprises comme Flos, Kartell, Molteni ou Louis Vuitton lui ont permis de marquer de son empreinte tous les secteurs du design, qu’il s’agisse de mobilier, d’éclairage ou d’aménagement intérieur. Chaque projet étant pour elle l’occasion de défier les frontières de l’innovation tout en racontant une histoire qui s’intègre dans les codes et l’ADN de la marque pour qui elle crée.
Une vision sans concessions
Mais au-delà des lignes et du style, la patte Urquiola se distingue par une quête constante de sens et d’authenticité. Elle privilégie des créations intemporelles, qui racontent une histoire et qui s’inscrivent dans une dynamique de durabilité, tant sur le plan des matériaux que des concepts.
C’est la première chose qu’elle mentionne quand on lui parle de cette collection : « C’est la première chose à laquelle je suis attentive quand j’accepte une collaboration, c’est la vision globale de l’entreprise et son sens de l’innovation. Duravit est une compagnie qui a pris le chemin d’une belle durabilité, dans sa production mais aussi dans la conception même des pièces. Non seulement les usines sont pensées pour être zéro carbone, moins énergivores et recyclent les eaux, par exemple, mais les innovations en matière de conception de matériaux vont aussi dans le sens d’une plus grande durabilité. Le nouveau revêtement qu’ils ont développé et qui a été utilisé pour ma collection est une céramique, DuraShield®, un émail de protection qui, bien qu’il soit mat, présente une surface particulièrement lisse et pratiquement sans pores ce qui permet aux salissures et au calcaire de s’écouler plus facilement, ce qui simplifie non seulement le nettoyage, mais minimise l’usage de l’eau pour l’entretien de la céramique… »
La première chose à laquelle je suis attentive lorsque j’accepte une collaboration est la vision globale de l’entreprise et son sens de l’innovation.
Le design c’est comprendre l’écosystème
Ce qui lie toutes les créations de Patricia Urquiola, c’est donc assurément sa profonde compréhension des matériaux et sa capacité à jouer avec leurs textures, leurs formes et leurs couleurs. Si son travail semble toujours novateur, il n’en reste pas moins ancré dans une réflexion sur l’humain et son interaction avec l’objet. « La durabilité, c’est bien davantage qu’un concept intellectuel pour moi. Mais pour moi il s’agit de comprendre tout notre écosystème. Le monde est complexe et tout est interconnecté. Quand on comprend la complexité du système, on est inévitablement dans la durabilité. Après, ma mission est de trouver des moyens et d’être créative pour tirer tout cela vers le haut, le rendre esthétique et savoir réutiliser les matériaux : refaire, régénérer. Me mouvoir dans cette complexité n’est pas la recherche de la perfection, mais je ressens le besoin de suivre les transformations, la régénération, c’est là que se situe mon espace de création. »
Un concept abordable aux formes essentielles
Quand elle parle de la collection Balcoon, elle s’enthousiasme d’avoir créé quelque chose d’authentique dans une gamme de prix plus abordable. « Ici, du côté formel, on a travaillé très vite, le projet a mis moins de deux ans depuis nos premiers contacts, ce qui est très court. On a choisi un espace dans les gammes de salles de bains qui est toujours un peu délaissé, le moyen de gamme. Une gamme de prix qui livre souvent des salles de bains très codifiées, tout y est blanc, basique, sans recherche formelle, car toute sophistication augmente les prix de production. Et c’est cela qui m’a intéressée. J’ai voulu sortir du blanc glossy, et remplir un espace de travail avec un projet assez court au niveau formel, mais qu’on a retravaillé. Je suis partie de deux formes essentielles : une base cubique et un bassin cylindrique. Et ces deux géométries très pures sont la base du projet. Après, en pratiquant quelques décrochages, en allongeant la forme, en jouant sur les perspectives, on parvient à créer une architecture tout en restant dans un projet qui s’intègre dans une gamme de prix abordable. Tous les éléments ont été déclinés depuis cette double géométrie. Ce sont des objets très contrôlés du côté des volumes, mais avec un jeu de proportions et dans cette matière mate, dans un coloris argile, nature qui évoque une certaine naturalité, cela lui donne une allure différente. La couleur est importante, mais je ne voulais pas les pastels des années 60, j’ai voulu jouer le côté bien-être, le retour sur soi, et j’ai choisi cette teinte, en camaïeu de beige terreux, qui met en valeur la matière un peu grenée des vasques et de la baignoire… Pour moi c’est la terre. Simplement. »
Quand on lui demande où est le fil rouge de son travail, ou comment elle décrirait son propre univers, elle prend de la hauteur, parle d’histoires et de cycle de vie : « Quand on dessine le design, on rentre dans les habitudes et dans la vie des gens, c’est l’essence même du design et c’est ce qui me plaît dans mon métier. Je suis une personne qui croit beaucoup à l’hybridation, à la transformation et à la mise en valeur de ce qui existe déjà. Il faut un peu de courage pour refaire et repenser les choses différemment. J’adore la matière et je repense la matière en permanence, cela a de la valeur aujourd’hui. Aujourd’hui, quand on travaille en impression 3D, on optimise les chutes de matières, mais j’aime tout autant la céramique et son côté ancestral… Bien plus que la ligne parfaite, je suis en accord avec moi-même quand je suis dans cette vision du design comme un cycle. Le temps travaille sur la matière, sur moi et moi je travaille sur le temps. »
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