
Meurtres sanglants, disparitions en plein jour, procès à rebondissements… Depuis quelques années, le true crime a quitté les pages faits divers pour devenir un genre à part entière. Podcasts en tête des classements, séries Netflix addictives, rayons entiers en librairie : notre fascination pour les récits criminels réels n’a jamais été aussi assumée. Mais que dit de nous ce goût pour l’horreur ? Et pourquoi on en redemande ?
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Une fascination vieille comme le monde
De Making a Murderer à The Staircase, en passant par Dahmer ou The Jinx, les séries true crime s’enchaînent sur les plateformes. « La mort a toujours intrigué les gens », rappelle le docteur Grégory Schmit, médecin légiste bruxellois à la double vie fascinante : expert médico-légal de jour, drag queen excentrique de nuit. Il vient de publier « Docteur Queen » (éditions Racine), un livre qui explore, entre paillettes et scalpels, les grandes affaires criminelles belges de ces vingt dernières années. « Quand il y a un corps dans la rue, tous les voisins sont à leur fenêtre. Ce n’est pas nouveau. Ce qui a changé, c’est que les réseaux sociaux et les plateformes ont amplifié cette curiosité, l’ont rendue visible, massive. »
Le miroir de nos angoisses
Le true crime agit comme une tragédie moderne. Il suit la chute de personnages parfois monstrueux, souvent ordinaires. En filigrane, il parle de nous : de nos peurs les plus primaires – mourir seul, être agressé, perdre un enfant, voir la justice échouer. « Beaucoup de gens ont peur de la mort, alors ils s’y frottent à travers ces récits », explique Grégory Schmit. « C’est une façon de tenter de comprendre l’inéluctable. Ce n’est pas forcément morbide, c’est profondément humain. »
Derrière les faits divers se cache aussi un besoin contemporain de vérité. En retraçant les enquêtes, en décortiquant les failles judiciaires, en analysant les indices, le true crime flirte avec le journalisme d’investigation. Et ça fascine : dans un monde saturé d’informations floues, il donne – ou promet – des réponses claires.
Entre fiction et vulgarisation
Mais la frontière entre récit captivant et voyeurisme est parfois ténue. Certaines productions n’hésitent pas à exhiber les corps, les détails, les photos d’autopsie. Une dérive que le médecin condamne fermement : « C’est une ligne rouge pour moi. Montrer des images issues des dossiers répressifs, c’est oublier qu’il y a des familles derrière. »
Lui-même grand amateur de séries – Les Experts, Dahmer, American Crime Story… – il distingue pourtant bien le fond de la forme : « J’y vois du divertissement. Mais les bons documentaires vont plus loin. Ils vulgarisent un savoir scientifique, expliquent les méthodes d’enquête, rendent la justice plus lisible. Et ça, c’est salutaire. On travaille pour la vérité, pour les proches des victimes. »
Un genre qui suscite des vocations
À force d’exposer le métier de médecin légiste à l’écran, le true crime suscite aussi des envies de reconversion. « Je reçois énormément de demandes d’étudiants qui veulent assister à des autopsies », sourit le docteur. « Mais il faut leur rappeler que ce n’est pas comme dans Bones. Un tiers de mon temps est consacré à la rédaction de rapports. Et non, on ne découvre pas un cadavre tous les jours. »
Le terrain est moins glamour qu’on ne l’imagine. Son livre en témoigne : derrière chaque affaire, il y a une rigueur de procédure, une minutie de laboratoire, une technicité à mille lieues du grand frisson. Bien qu’il y raconte aussi les grandes affaires qu’il a couvertes : des attentats de Bruxelles au quintuple infanticide de Geneviève Lhermitte.
Une catharsis moderne
Mais à force de s’y plonger, ne risque-t-on pas de glorifier les bourreaux ? Certaines séries comme You ou Narcos transforment les tueurs en icônes pop. « À nouveau, il n’y a rien de neuf », nuance Grégory Schmit. « Marc Dutroux recevait déjà des lettres d’admiratrices. Ce qu’on voit aujourd’hui, c’est une version amplifiée par les réseaux sociaux. Le risque, c’est d’esthétiser le mal. »
Au fond, si le true crime plaît autant, c’est peut-être parce qu’il offre une structure que la réalité n’a pas toujours. Un coupable identifié, un puzzle résolu, une justice rendue (ou pas). Une sorte de catharsis moderne où l’on apprivoise ses peurs en suivant une enquête bien ficelée. En cela, il reflète notre époque : en quête de sens et avide de vérité.
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