
C’est au décès de sa mère que Kate Houben a commencé à se poser des questions sur le secteur funéraire. Frappé par la mort, l’être humain se soumet aux usages. Désarmé par la douleur, il s’en remet aux services des pompes funèbres qui prennent en charge l’intégralité de la procédure. Il est soulagé, sur le moment, mais est-ce vraiment la seule solution ? La liberté des rituels est-elle envisageable ? « Mon entrée dans le secteur funéraire débute, en 2019, par des études à l’EFP(centre de formations en alternance, à Uccle), par l’élaboration d’enquêtes et par des recherches sur le processus émotionnel du deuil. Pour comprendre et proposer autre chose, il me fallait d’abord apprendre. Pendant ma formation, j’ai compris que ce n’est pas tellement ce que souhaite chacun pour ses funérailles qui est important, mais plutôt ce que les funérailles transmettent en termes d’accompagnement, d’apaisement, d’aide à l’acceptation, en veillant à la beauté des rites. » Le point de vue de Kate Houben, c’est justement d’oser parler de beauté funéraire : « La véritable beauté réside dans la qualité des relations humaines, le maintien de la dignité et l’encouragement des gestes et paroles de gratitude. »
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Tout l’art de la délicatesse
Pour communiquer autre chose que la peur, elle a choisi l’image magique du cerf blanc. « Le nom éveille d’emblée l’imaginaire, dont une fonction fondamentale est d’ordre thérapeutique. Animal psychopompe mythique, le cerf blanc relie la vie et la mort. Chez les Celtes, il accompagne les âmes vers l’au-delà. » Aux côtés de ceux qui l’ont appelé, Kate n’est là pour dicter ce qu’il faut faire mais pour imaginer ce qui inciterait chacun à agir de telle ou telle manière. Pour ce faire, elle écoute attentivement, observe les comportements et valeurs de chacun, offre sa présence authentique. Offrir une vraie présence, c’est prendre le temps nécessaire. Avant les funérailles, Kate se déplace minimum trois jours pour accompagner la famille et intégrer son intimité. Côté pratique, elle réalise les soins à l’hôpital ou à la maison. Si certains membres de la famille le souhaitent, ils peuvent l’assister.
« Vous me donnez presque l’envie de mourir ! » Une parole forte entendue lors de ses interventions. Pendant et après l’enterrement, Kate n’est pas considérée comme une étrangère. « Parfois, on me demande qui je suis car mon attitude ne ressemble pas à celle d’un employé des pompes funèbres. » Kate constate aussi que des alternatives émergent car le métier se féminise de plus en plus.
L’importance du geste
« Dans ma pratique, mon rôle est de réactiver les liens entre les proches eux-mêmes, en intégrant essentiellement des éléments qui éveillent les sens : lors de la première rencontre, j’offre un mouchoir, en référence au mouchoir de deuil du XIXe siècle. » En voile de laine, frangé à la main par les designers Anne Masson et Éric Chevalier, il fait appel à une sensation tactile. « Avec les papiers administratifs, je remets trois objets : outre cette sorte de doudou textile, un petit autel funéraire en bois tourné, conçu par le designer Jean-François d’Or, permettant de déposer des petits objets à la mémoire de la personne décédée et une broche en velours gaufré noir, signée Dorothée Catry, représentant un bleuet, noir signe de mémoire. Cet accessoire réintègre le signe extérieur de deuil dont la tradition s’est perdue. »
D’autres objets font partie de cette première collection d’objets simples et épurés, dont un bougeoir en laiton doré qui accompagne l’autel. Le linceul (autorisé dans trois régions en Belgique, sans cercueil) opère une référence douce au passé, dans un esprit intemporel. En toile de lin naturel, ponctué de lignes de jours à fils tirés dans la trame et brodés, il a été conçu avec la collaboration d’Anne Masson et d’Éric Chevalier repense le rapport au corps. Avec l’artiste papetière Margaux Baert, Kate a réfléchi à l’idée d’offrandes de fleurs en papier : « Je voulais inciter les proches à faire quelque chose, à fabriquer eux-mêmes un objet rituel, un objet qui rassemble et console, à la fois. » Les objets font appel aux sens, toucher du tissu, chaleur du bois, brillance du métal. En ce qui concerne le cercueil, Le Cerf Blanc collabore avec quelques fournisseurs belges. Les modèles correspondent à l’esthétique discrète de son style. Pour fleurir les tombes, il est possible de mettre en place une jardinière…
Une longue histoire
C’est en se plongeant dans la littérature sur le deuil que Kate a constaté la complexité de la problématique : « Au XXe siècle, détrônées par les miracles de la médecine, les religions ont dû lâcher, petit à petit, leur monopole millénaire sur l’art de bien mourir. Le mort, dans le monde occidental, quitte doucement la sphère familiale et le discours familier autour de la mort va insidieusement s’effacer, jusqu’à devenir un sujet tabou. Progressivement, depuis la Seconde Guerre mondiale, les entreprises de pompes funèbres fleurissent, s’approprient les soins dispensés aux défunts. Les familles sont confrontées à beaucoup de pression. En cinq jours, tout doit être réglé mais il y a aussi de vrais enjeux psychologiques qu’il ne faut pas sous-estimer. » En construisant avec beaucoup de précaution, une alternative au commerce classique des pompes funèbres, Kate tente aussi de lever le tabou et d’aider les gens à se réapproprier leurs défunts. Et face à 19 réglementations qui se partagent le territoire de Bruxelles-Capitale, elle doit composer.
La prolongation des questionnements
Aujourd’hui, des mouvements éthiques et philosophiques autour de la mort proposent des moments d’échange et de discussion pour lever les tabous. Ainsi les Cafés Mortels, nés en 2004 de l’initiative du sociologue et anthropologue suisse Bernard Crettaz, font des émules. Leur approche pallie les lacunes d’une société qui a chassé la mort des représentations et laissé les endeuillés démunis. À Bruxelles, le Festival Dia De Muertos, avec lequel Kate collabore, développe une imagerie positive autour de la mort, où on peut tout dire et rire aussi. Le Cerf Blanc organise aussi des Salons Mortels, dans des salons d’habitations privées, comme à la maison, chez des particuliers pouvant accueillir un groupe de personnes. « Ce n’est pas un débat, on n’a rien à prouver, ni à défendre. On est juste là pour échanger, parler et écouter les autres… »
Pour Kate Houden, la destination des cendres est aussi un vrai sujet social. « En Belgique, plusieurs options sont proposées pour la destination des cendres, y compris celle de prendre le temps avant de choisir un lieu de repos. La beauté funéraire réside aussi dans le soin apporté à cette dernière étape du rite. Le retour à la vie active peut parfois faire oublier d’en prendre soin. Il est essentiel de prendre le temps d’organiser et surtout de le ritualiser. Les forêts cinéraires n’existent qu’en Flandre et Wallonie. Il est temps de dédier une parcelle de la forêt de Soignes en Région de Bruxelles-Capitale. »
Enfin, un vêtement peut abriter un lieu de mémoire : Kate réfléchit à un projet de broderie sur un vêtement, rappelant le souvenir de la personne perdue… La problématique des enfants, si mal accompagnés ou trop souvent écartés, l’interpelle aussi. Le travail global de Kate Houden, qui a notamment abouti à la création d’objets se démarquant des décorations glaciales, d’un goût discutable ou dispendieux, n’est pas réservé à une élite. Son intervention réintroduit surtout la beauté du geste qui n’a jamais eu de prix !
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