
Depuis des années, on nous a vanté la flexibilité comme le Graal du bien-être au travail. Le télétravail est devenu un acquis, presque un droit. Pourtant depuis quelques mois, il flotte dans l’air un léger parfum de retour en open space. Une étude menée par Live Data Technologies en 2023 a d’ailleurs révélé une tendance préoccupante à ce propos : les salariés travaillant à distance sont 31 % moins souvent promus que leurs collègues en présentiel ou en mode hybride.
Et ce n’est pas qu’une impression : seulement 3,9 % des travailleurs à distance ont obtenu une promotion l’an dernier, contre 5,6 % pour les autres. Un chiffre qui donne un nouvel éclairage au choix du bureau comme lieu de travail : il ne s’agit plus seulement de préférences ou de performances, mais de visibilité Et à ce jeu-là… les remote workers sont souvent perdants.
Encore plus de contenu « quotidien », avec en vidéo notre décryptage sur pourquoi la génération Z n’honore plus ses engagements ?
Deloitte donne le ton
Le dernier signal fort vient de Deloitte. Le cabinet d’audit a informé ses spécialistes fiscaux américains que l’intensité de leur présence physique serait désormais intégrée aux critères d’évaluation de leurs bonus. En clair : celles et ceux qui restent chez eux toute la semaine peuvent dire adieu à la carotte. « Être présent au bureau ou chez un client sera désormais pris en compte dans vos évaluations de performance », peut-on lire dans un mail interne consulté par le Financial Times. Le message est clair : une présence en personne deux à trois jours par semaine est désormais souhaitée.
Dans un secteur comme celui du conseil, de la finance ou de l’audit, où l’image, la loyauté perçue et la culture d’entreprise jouent un rôle central, ce glissement était assez prévisible. Jamie Dimon, CEO de JPMorgan Chase, critique depuis longtemps déjà le télétravail, qu’il accuse de nuire à l’innovation et à la cohésion. Deloitte n’est donc pas une exception, mais plutôt le symptôme d’un mouvement plus vaste.
Le « biais de proximité », nouvel ennemi du télétravail ?
Ce phénomène a même un nom : le biais de proximité (proximity bias). Concrètement, plus vous êtes visible physiquement, plus vous êtes perçu comme engagé et compétent. Peu importe que vous bossiez deux fois plus chez vous, que vous répondiez à vos mails à 22h ou que vos résultats soient au vert. Si vous n’êtes pas là pour le débrief à la machine à café ou la réunion improvisée, vous ratez quelque chose. Et cette « absence » se paie, parfois cher.
À tel point que certains salariés commencent à pratiquer le « coffee badging », soit le fait de faire acte de présence le matin pour cocher la case, échanger quelques politesses… puis rentrer travailler de chez soi. Un simulacre de présence qui reflète bien l’injonction paradoxale à laquelle les travailleurs sont confrontés aujourd’hui.
Un phénomène amené à se généraliser ?
La question que l’on se pose forcément est : est-ce que ce lien entre présence physique et reconnaissance va se limiter aux métiers de la finance et du conseil ? Pas si sûr. Dans un contexte de tensions économiques et de transformation des modèles de travail, les entreprises cherchent à recentraliser la culture d’entreprise autour du bureau, vu comme un levier de performance et d’engagement. Et ce, même dans des secteurs qui avaient embrassé le remote. Le rapport 2023 CEO Outlook de KMPG annonçait déjà la couleur : 87 % des 1 200 dirigeants interrogés estimaient que les promotions et bonus seraient à l’avenir conditionnés à la présence au bureau.
Face à ce retour en force du présentiel, quelques entreprises font encore de la résistance en adoptant une approche véritablement « remote friendly ». En investissant dans des outils collaboratifs performants notamment, et en mettant en place des politiques RH adaptées pour garantir des opportunités de développement équitables pour tous les salariés. Mais elles risquent sans doute de rester l’exception à l’avenir, pas la règle.
Télétravail : une liberté chèrement acquise ?
Ce retour du présentéisme maquillé a de quoi faire grincer des dents. D’autant qu’il entre en tension avec une autre réalité : le télétravail est souvent plébiscité pour des raisons de santé mentale, d’équilibre personnel, ou de charge parentale. Rappeler les salariés au bureau avec la promesse implicite d’un bonus, c’est aussi créer un nouveau déséquilibre entre celles et ceux qui peuvent se permettre d’être là, et les autres.
Ne manquez plus aucune actualité lifestyle sur sosoir.lesoir.be et abonnez-vous dès maintenant à nos newsletters thématiques en cliquant ici.
Sur le même sujet














