
Sa voix résonne chaque semaine sur les ondes de La Première (RTBF). Éric Willem y parle de parentalité avec tendresse, humour et lucidité. Mais derrière le chic discret de ses chroniques se cache une réalité un peu plus rugueuse : celle d’un homme célibataire, homosexuel, devenu papa d’accueil d’une petite fille de quatre ans passée par la case pouponnière. Un parcours à contre-emploi, et surtout parsemé d’écueils tant le système, les mentalités et les cases semblent mal calibrés pour ce type de projet.
Éric Willem n’a jamais envisagé sa vie sans enfant. « J’ai été en couple pendant onze ans. On parlait GPA, adoption. Mais à la fin, c’est tombé à l’eau, puis le couple aussi. » Resté seul, il continue d’y croire. Jusqu’à ce qu’on lui oppose une réalité brutale : en Belgique, adopter en étant célibataire et homosexuel relève du parcours du combattant. L’option semble verrouillée. Il lâche prise, un temps. Puis entend parler des familles d’accueil. « J’ai su tout de suite que c’était ça. Pas un choix par défaut, mais une évidence. »
Lui qui connaît les réalités de l’aide à la jeunesse — sa mère y a fait carrière — se sent prêt. Mais tout le monde ne partage son enthousiasme. Son père, à Ciney, est « terrifié ». Les amis aussi s’inquiètent : « Tu bosses à la télé, tu sors beaucoup… Comment tu vas gérer ? » Loin de se laisser démonter, Éric avance, entame le parcours. Neuf mois de procédures, entretiens, psychologues. Le temps d’une grossesse symbolique.

Une famille née de l’institution
Puis arrive le dossier. Une petite fille de presque 5 ans, retirée à sa mère à 17 mois. Sur le papier, un profil « difficile ». Trop âgée, « périmée » selon les termes effarants du secteur. Il a vingt-quatre heures pour prendre une décision. Le coup de massue est immédiat. « Je ne pouvais pas refuser car je ne pouvais pas laisser cet enfant sans famille, et je ne pouvais pas accepter non plus, car ce que l’on m’avait présenté était tellement terrible que je ne me sentais pas capable de l’assumer ». Éric demande à rencontrer quelqu’un qui connaît Lily. Ce sera Carine, sa puéricultrice. Elle lui parle d’une gamine espiègle, qui adore le chocolat, capable de colères monumentales. Et là, quelque chose bascule. « J’ai dit oui. »
Les enfants abandonnés vont taper sur le cadre, non pour le casser, mais pour voir s’il est solide, c’est contre ça qu’on se bat en permanence en tant que famille d’accueil.
La rencontre a lieu en juin 2020. Deux inconnus, une petite fille et un adulte, jetés l’un vers l’autre avec pour mission de faire famille. Ils apprennent à se connaître, par bribes. Des visites encadrées jusqu’aux balades timides progressivement hors de la pouponnière. Jusqu’à ce que les services sociaux donnent leur « go ». Lily emménage chez Éric. « Lorsque je suis venu la chercher, le psychologue m’a dit que ça n’allait pas être facile, car Lily avait conscience de l’enjeu et avait opéré un mode séduction. « Préparez-vous, elle va changer, elle va vous tester ». Je me suis dit « avec moi, ça va aller », tu parles ! (rire) Les enfants abandonnés vont taper sur le cadre, non pour le casser, mais pour voir s’il est solide, c’est contre ça qu’on se bat en permanence en tant que famille d’accueil. »

Aujourd’hui, Lily a 9 ans. Elle appelle son grand-père tous les jours, passe ses week-ends à Ciney, rêve de singes à Bali après avoir vu les photos de voyage d’Éric. Elle a trouvé, à sa manière, une forme de stabilité. Mais ce havre est juridiquement fragile. Éric, en tant que famille d’accueil, n’est ni son représentant légal, ni son tuteur. Il ne peut pas l’emmener hors d’Europe sans autorisation, ni signer un consentement médical en cas d’opération. S’il venait à mourir demain, Lily retournerait en institution. Elle est juridiquement étrangère à lui.
De l’accueil à l’adoption
En Belgique, plus de 600 enfants vivent encore en institution, faute de places en famille d’accueil. Pourtant, les profils possibles sont nombreux. Il y a les familles d’urgence (48 heures, renouvelables), les parrainages du week-end, les accueils de court, moyen ou long terme. Éric Willem, lui, est famille d’accueil longue durée. « Concrètement, je ne suis pas son tuteur légal. Si je meurs demain, elle n’hérite de rien. » Une situation qu’il juge absurde. « On nous traite comme des sous-familles. Alors que je suis son père, et qu’elle est ma fille. »
Concrètement, je ne suis pas son tuteur légal. Si je meurs demain, elle n’hérite de rien
Il milite aujourd’hui pour renforcer le statut des familles d’accueil. Leur donner des droits, pas seulement des devoirs. Il a parallèlement entamé une procédure d’adoption. Un parcours du combattant. Une année d’enquêtes, de contrôles, de visites. « J’ai trouvé ça violent. Lily vit chez moi depuis cinq ans, et je dois encore prouver que je suis capable ? »

Une option à visibiliser
Éric le martèle : « La famille d’accueil ne doit pas être un choix de repli. Ça doit devenir une vraie option, comme l’adoption ». Il milite pour un changement de regard, notamment au sein de la communauté LGBTQIA+. « Les services sont ouverts, bienveillants. Il faut faire passer le mot. »
Car les besoins sont immenses. Et les enfants plus âgés, souvent les plus vulnérables, restent les grands oubliés du système. « Comment peut-on considérer qu’un enfant de 5 ans est trop vieux pour mériter une famille ? », lâche-t-il, sidéré. Alors que l’on célèbre la fête des Pères, son témoignage sonne comme un électrochoc. Non, toutes les familles ne se ressemblent pas. Oui, un homme seul peut aimer, élever, réparer, transmettre. Non, il n’y a pas qu’une seule bonne manière d’être père. Et surtout, surtout : il est urgent de considérer autrement ces centaines d’enfants en attente d’un foyer.

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