Louer ses amis en ligne : la nouvelle tendance qui questionne - A-t-on officiellement sombré dans une époque où l’on confond chaleur humaine et service à la demande ? - Camille Vernin

Louer ses amis en ligne : la nouvelle tendance qui questionne

Une balade au parc, un ciné, un verre en terrasse… sauf que la personne en face n’est pas vraiment votre ami. C’est un inconnu payé à l’heure pour faire semblant de l’être. Bienvenue dans l’ère où même l’amitié s’achète.
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Au Japon, on peut déjà embaucher un « ami » pour tenir la chandelle à un mariage, faire nombre à un enterrement ou meubler un repas de famille. Aux États-Unis, des plateformes comme RentAFriend ou Real Humans alignent des calendriers entiers de sorties tarifées. En France, une start-up baptisée Urfriendly a flairé le filon : pour 15 à 20 euros de l’heure, vous pouvez commander une présence humaine à la carte. Une rando, une expo, un café ou juste quelqu’un pour papoter une heure. Le fondateur jure que ce n’est « ni romantique ni sexuel », juste une façon de « recréer du lien » dans une société où le sentiment de solitude prend des allures d’épidémie.

La vidéo du jour, l’Ikigai, une méthode japonaise qui aide à trouver le bonheur et l’équilibre.

Sur Reddit, un internaute explique avoir été payé pour tout et n’importe quoi : servir de partenaire à un cours de danse, attendre dans une file, visiter un musée automobile ou promener un chien. Tarif : 10 dollars de l’heure. D’autres racontent avoir trouvé des « cyber-amis » après la fermeture d’Omegle (ce chat en ligne anonyme qui permettait de parler à n’importe qui, n’importe où). Plus cher, mais plus stable : on réserve une heure et quelqu’un est là, ponctuel, prêt à écouter une rupture, un coup de mou ou un ras-le-bol du boulot.

La Belgique, un terrain prêt à l’emploi ?

Pour l’instant, aucune plateforme ne s’est encore installée en Belgique. Mais cela pourrait bien arriver. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : selon Sciensano, 55 % des Belges souffrent de solitude. Près d’un quart vit même une solitude jugée « sévère ». Autrement dit, plus d’un Belge sur deux se sent seul. Une vague silencieuse qui ronge la santé mentale autant que quinze cigarettes par jour selon le US Surgeon General.

Et contrairement aux clichés, ce ne sont pas seulement nos grands-parents qui trinquent. Les jeunes aussi s’enlisent dans ce vide relationnel. Hyperconnectés, mais pas forcément connectés à quelqu’un. On peut afficher 2 000 « amis » sur Insta et finir seul à scroller dans son lit par flemme – ou par peur – de mettre le nez dehors.

L’économie de la solitude

Les économistes ont même inventé un terme : la « loneliness economy ». En clair, transformer l’amitié en produit de consommation. Après les applis de rencontre, voici les applis d’« amitié instantanée ». En Asie, ce sont les cuddle cafés ou les services de « rôle familial ». Chez nous, ce sont les colocs premium avec « communauté intégrée », les chiens pour combler le vide… et bientôt, pourquoi pas, les amis payants.

Dit comme ça, ça glace un peu. Mais la réalité est plus grise que noire. Pour certains psys, ces services peuvent jouer le rôle de béquille. Pas un miracle, mais un pansement social. Une rustine en attendant mieux.

Marchandisation du lien ou solution pragmatique ?

Peut-on acheter l’amitié ? La question tombe sous le sens. L’amitié, la vraie, suppose don de soi, sincérité, confiance – autant de choses qu’un virement bancaire efface instantanément. Difficile donc de parler « d’amis » plutôt que de « service de compagnie ». Mais si ces offres existent, c’est bien parce qu’il y a une demande. Et que des millions de personnes, derrière leur écran, souffrent d’isolement.

Reste à voir comment encadrer tout ça. Former ces « amis » loués, éviter les dérives psychologiques, baliser la frontière avec d’autres types de services… La ligne est fine.

Une question plus vaste

En réalité, louer un ami n’est que le symptôme d’un malaise plus profond : la disparition progressive des lieux d’amitié gratuite. Les cafés de quartier qui ferment, les clubs sportifs qui peinent, les assos qui survivent comme elles peuvent. Pendant ce temps, qui se soucie vraiment de la solitude ? Pas grand monde. Le Royaume-Uni a bien créé un ministère de la Solitude, le Japon finance des centres communautaires…

Et si louer un ami n’était pas tant une dérive qu’un révélateur de notre époque ? Celle d’une génération qui a grandi ultra-connectée mais qui n’a jamais eu autant de mal à créer du lien hors-écran. Le paradoxe, c’est que les applis censées nous rapprocher finissent par creuser la distance. Reste à savoir si nous transformerons cette solitude en business durable… ou en déclic collectif.

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