
À l’occasion d’Octobre Rose, la professeure Martine Piccart publie « Le cancer du sein sans tabou » (Éditions Racine). Un petit livre salutaire qui démonte, calmement mais fermement, les idées reçues qui entourent encore la première cause de cancer chez les femmes. Au programme : chimios à rallonge inutiles, hormones à manier avec des pincettes, compagnons parfois aux abonnés absents et recherche verrouillée. Bref, tout ce qu’on préfère souvent taire.
Cancer du sein : quels sont les premiers signes à surveiller ?
1. Non, on n’est plus obligé de se farcir dix mois de chimio
Pendant longtemps, le scénario était toujours le même : diagnostic, biopsie, opération, chimiothérapie, puis seulement ensuite les traitements ciblés. Point. Sauf qu’aujourd’hui, ce schéma n’a plus grand-chose d’indiscutable. « Le cancer du sein, ce n’est pas une maladie, c’est au moins quatre maladies différentes », rappelle Martine Piccart. Et chacune d’elles réclame désormais une stratégie sur mesure.
Traduction : certaines femmes n’ont plus besoin d’avaler dix mois de chimio alors que cinq suffiraient. D’autres peuvent même s’en passer complètement grâce à l’hormonothérapie, bien moins lourde. Dans certains cas, les traitements médicamenteux sont administrés avant la chirurgie, une inversion de logique qui peut faire toute la différence. « Cela nous permet d’observer la réaction de la tumeur et d’adapter le traitement en conséquence. Chez de nombreuses patientes, il ne reste plus rien à enlever au moment de l’opération. » Résultat : des chances de guérison augmentées jusqu’à 15 % pour certains types de cancers.
Ce virage vers la médecine personnalisée, fruit de quinze ans de recherche, permet aussi d’éviter des effets secondaires inutiles. « Un test génétique, par exemple, permet aujourd’hui d’épargner la chimiothérapie à une femme sur deux de plus de 50 ans. » Encore faut-il savoir que ces options existent, ce qui est loin d’être toujours le cas. « Dans les petits centres, on applique parfois encore des schémas dépassés. »
2. Hormones : amies ou ennemies ?
Le sujet reste glissant, presque tabou, mais il mérite d’être posé clairement : notre exposition aux hormones – pilule comprise – influence le risque de cancer du sein. Pas question d’alarmer inutilement : la pilule reste souvent la meilleure option contraceptive, surtout chez les jeunes femmes. Mais la vigilance s’impose à d’autres moments clés.
« À la ménopause, par exemple, certaines femmes n’ont pas besoin de traitement hormonal de substitution. Or, on en prescrit encore trop souvent de manière quasi systématique », souligne Piccart. Ces traitements ne devraient pas dépasser cinq à dix ans, et uniquement en cas de symptômes vraiment invalidants. « Il nous arrive de voir des patientes de 73 ans atteintes d’un cancer du sein qui ont pris des hormones depuis leurs 50 ans sans jamais arrêter. »
Même constat après l’accouchement : prescrire de la progestérone pour éviter une nouvelle grossesse rapide n’est pas toujours anodin. « La nature est bien faite : l’allaitement protège en grande partie d’une nouvelle ovulation. Ajouter un traitement peut avoir des effets sur la glande mammaire que l’on ne maîtrise pas encore bien ». Le message, ici, n’est pas d’interdire, mais de questionner. Avant d’avaler un comprimé, on demande si c’est vraiment nécessaire, s’il existe des alternatives et si le rapport bénéfice-risque est bien clair.
3. L’amour à l’épreuve de la maladie
On aimerait croire que le cancer soude les couples. Pourtant, le chiffre a de quoi serrer le cœur : neuf hommes sur dix atteints d’un cancer sont accompagnés par leur compagne. À l’inverse, une femme sur dix est accompagnée par son compagnon. Le plus souvent, c’est une amie, une sœur ou une mère qui les accompagne.
« Beaucoup d’hommes ont une peur panique de la maladie, de ses conséquences, de la souffrance », avance la professeure. « Ce n’est pas forcément un manque d’amour, mais une forme d’incapacité à faire face. » Résultat : certaines patientes affrontent seules des moments où le soutien psychologique est pourtant crucial.
Avoir quelqu’un à ses côtés, ce n’est pas seulement du réconfort. C’est aussi un atout thérapeutique. « Les proches captent souvent des informations que la patiente, sous le choc, n’entend pas. Ils aident à comprendre les traitements, à mieux anticiper les effets secondaires ». Ironie cruelle : le cancer du sein masculin, rare et peu étudié, souffre lui aussi d’un manque criant de soutien… mais cette fois institutionnel. Faute d’intérêt commercial, il reste sous-recherché et sous-financé.
4. L’industrie pharmaceutique garde les clés, et ça pose problème
On ne va pas se mentir : si les traitements contre le cancer du sein ont tant progressé ces vingt dernières années, c’est aussi grâce à l’industrie pharmaceutique. Mais son poids croissant dans la recherche soulève des questions épineuses.
La première : l’accès aux données. « Avant, les recherches étaient menées en partenariat entre l’industrie et le monde académique. Aujourd’hui, les laboratoires gardent la main sur les résultats, et parfois ils ne les publient même pas », déplore Piccart. De quoi alimenter quelques soupçons. « Si un médicament ne fonctionne pas sur un certain type de tumeur, il y a un risque que cette information ne sorte jamais… car elle pourrait nuire aux ventes. »
La seconde : le déséquilibre croissant des moyens. « La recherche académique, celle qui répond à des questions non commerciales mais cruciales pour les patientes, devient de plus en plus difficile à financer. Une étude sur la possibilité d’interrompre temporairement l’hormonothérapie pour permettre une grossesse coûte 6 à 7 millions d’euros. »
Pour rééquilibrer le rapport de force, Martine Piccart plaide pour un changement de règles : rendre accessibles les données anonymisées des essais cliniques après l’autorisation de mise sur le marché. Une mesure de transparence minimale, mais indispensable pour que la science avance dans l’intérêt des patientes… et pas seulement du chiffre d’affaires.
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