Trois coups de fourchette et c’est fini : l’avènement des « menus Ozempic » - Et si nos assiettes devenaient de plus en plus petites ? - Camille Vernin

Trois coups de fourchette et c’est fini : l’avènement des « menus Ozempic »

À contre-courant des standards qui régnaient jusqu’alors, les « menus Ozempic » sont en train de mettre la gastronomie à la diette. De là à signer une nouvelle ère des portions sous ordonnance ?
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Londres, New-York, Dubaï... Depuis quelques mois, une petite secousse fait vibrer les grandes cuisines des métropoles les plus célèbres du monde. Le phénomène ? Des menus miniatures taillés pour les appétits émoussés par les médicaments amaigrissants : les fameux GLP-1, comme Ozempic, Wegovy ou Mounjaro.

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Mini burger et cocktails en version mignognette

Chez Clinton Hall, on ne sert plus des burgers classiques mais des Teeny Weeny Mini Meals. Des steaks à manger au microscope d’à peine 50 grammes, des mini-frites et une bière ou une margarita en version XXS : un menu à 8$ pensé pour les clients sur traitement GLP-1... qui stoppent souvent après quelques timides bouchées. Dans le so chic quartier de NoHo à New-York, Tucci, resto italien branché, propose maintenant des arancini au caviar en portion individuelle ou des boulettes de viande simplifiées pour évincer la triplette entrée-plat-dessert. Et les cocktails ? À New York, on sirote des mini-martinis à 7–10 $, ce qui fait chère la gorgée.

Une tendance qui ne se limite pas aux États-Unis. À Londres, le restaurant français Otto’s a lancé un menu « petit appétit » qui se passe d’explications, conçu pour accueillir toutes celles et ceux qui préfèrent des portions plus légères, qu’ils soient sous traitement médical ou pas. Selon le Financial Times, un nouveau genre de cuisine est en train d’émerger. Au menu : portions fines, protéines nobles et luxe minimaliste... Comme si l’appétit devenait un critère à part entière. On ne se plaint plus des assiettes de sharing-food rikiki, mais on les célèbre pour la première fois.

Le menu GLP-1

Une enquête de Morgan Stanley montre que 63 % des utilisateurs dépensent moins au restaurant, souvent parce qu’ils finissent leurs assiettes avant la moitié. Une autre, par l’IFMA, indique qu’un tiers des usagers adoptent des portions plus petites et moins de plats gras ou sucrés. Et côté boissons ? On observe une désertion progressive des cocktails et vins. Il ne s’agit plus de s’adapter aux goûts des clients désormais, mais à leur appétit.

Du micro-menu aux micro-courses

Les rayons des supermarchés suivent la tendance. Nestlé a par exemple lancé Vital Pursuit, une gamme de plats surgelés riches en protéines et aux portions calibrées. Danone, pour sa part, équilibre perte musculaire et gourmandise avec Oikos Fusion, boisson lactée enrichie en vitamines D et protéines Whey. Plus globalement, les achats GLP-1 amènent une baisse des dépenses alimentaires globales (-6 %), mais une montée du protéiné et du frais, comportements observés par l’université de Cornell, et d’autres.

Et côté santé ?

Qu’on ne s’y trompe pas : ces « menus Ozempic » n’ont rien d’un choix santé. Ils ne sont ni pensés pour équilibrer l’alimentation, ni pour garantir un apport suffisant en nutriments. Ils répondent avant tout à une contrainte médicamenteuse et à un marché qui s’y adapte. Manger trois mini-bouchées de burger ou siroter un cocktail de la taille d’un dé à coudre ne constitue en rien un régime équilibré. Pire, cela pourrait accentuer une relation faussée à la nourriture, où l’on célèbre la restriction comme un luxe. Autrement dit : il s’agit d’une réponse business à un effet secondaire, pas d’une révolution nutritionnelle.

Car en cuisine, la pression monte. Il faut désosser l’expérience culinaire en offrant toujours autant de goût, mais moins de matière. L’enjeu ? Rester rentable en restant subtil, inclusif, et en cultivant l’attention plutôt que l’abondance. Mais l’ère des « menus Ozempic » révèle en réalité plus qu’un ajustement gastronomique, un basculement culturel. En réduisant l’assiette, on reconfigure l’expérience sociale du repas.

Le (dé)plaisir de manger

Le restaurant, autrefois temple de l’abondance (parfois jusqu’à la déraison), devient un laboratoire de micro-plaisirs calibrés, presque médicaux. À court terme, cela promet un semblant de raffinement et sans doute moins de gaspillage. À long terme, c’est une gastronomie à deux vitesses qui se dessine. D’un côté, une clientèle soignée à la pipette avec des portions minimum pour des prix maximum. De l’autre, un marché populaire toujours orienté vers l’abondance bon marché.

Le danger ? Que le repas cesse d’être un lieu de partage universel pour devenir un objet de niche, pensé autour de corps « optimisés » et d’appétits pharmaceutiquement régulés. En filigranes, c’est toute notre culture du « manger ensemble » qui pourrait se rétrécir… aussi vite que nos portions.

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