Tom de Dorlodot : de la passion du parapente aux sommets du monde - Anissa Hezzaz

Tom de Dorlodot : de la passion du parapente aux sommets du monde

Pilote de parapente professionnel, aventurier, marin, alpiniste, conférencier… et père de deux enfants. Depuis plus de vingt ans, le Belge Tom De Dorlodot trace sa vie en suivant une seule boussole : la passion. Records en haute altitude, expéditions au bout du monde, accidents spectaculaires, années de rééducation et besoin de se réinventer.Rencontre avec un homme qui a appris, parfois à ses dépens, à écouter son intuition.
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Découvrez notre entretien complet avec Tom De Dorlodot en podcast audio :

Si tu devais te présenter, tu dirais quoi ?
Je m’appelle Tom De Dorlodot, je suis pilote de parapente professionnel depuis plus de vingt ans, aventurier si on veut, parce que je touche à plein d’univers : la voile, la haute montagne, un peu de chute libre… Tout ce qui me permet d’être dehors, en mouvement. J’ai commencé à voler à 14 ans et, très vite, c’est devenu ma vie. J’ai la chance de voyager un peu partout dans le monde pour tenter des vols qui n’ont jamais été faits, battre parfois des records, faire de la compèt’. Et puis, à côté de ça, je suis aussi le papa de deux enfants, avec une femme incroyable, Sofia. Aujourd’hui, j’essaie surtout de continuer à suivre ma passion sans perdre ça de vue.
Tu parles d’un déclic au moment de ton tout premier vol. Tu t’en souviens encore ?
Très bien. Le jour où mes pieds ont quitté le sol pour la première fois, j’ai eu un vrai choc. Je me suis dit : « Mais ce sport est fantastique. » J’étais en internat à Maredsous, dans le sud de la Belgique. Après quelques cours de parapente et de paramoteur, j’ai ramené un vieux paramoteur à l’école, j’ai décollé sur le terrain de rugby, et je suis passé entre les deux tours de l’abbaye. C’était complètement dingue, pas très raisonnable (rires), mais c’était mon premier “fait d’armes”. Ce jour-là, j’ai compris que ce serait le fil rouge de ma vie. J’ai senti que ça allait me faire voyager, que je pouvais bâtir quelque chose autour de ça.
Malgré ce coup de foudre, tu as quand même fait des études. C’était une manière d’« assurer tes arrières » ?
Oui, clairement. Mes parents me disaient : « Tu crois vraiment que tu vas pouvoir vivre… de l’air ? » Je trouvais l’expression assez bien trouvée. J’ai commencé par la photo aérienne : je prenais des photos de maisons en vol, et je les vendais ensuite en porte à porte le week-end. Ça m’a appris à vendre, à monter un produit, une petite entreprise. J’ai toujours eu cette fibre entrepreneuriale. Mais il fallait financer les voyages, les expés… Donc j’ai fait des études de communication à l’IHECS, puis un master en réalisation cinématographique et photographie à Grenade, dans le sud de l’Espagne. Pourquoi là-bas ? Parce que les conditions y sont exceptionnelles pour voler, et que les meilleurs pilotes du monde vivaient là. Je voulais apprendre au contact des meilleurs.
Justement, tu parles souvent de mentors. Quel rôle ont joué ces rencontres dans ton parcours ?
Enormément. À l’époque, il n’y avait pas beaucoup de gens qui vivaient du parapente. J’ai eu la chance de rencontrer Ramon Morillas, plusieurs fois champion du monde de paramoteur, athlète Red Bull. Je suis allé le voir en lui disant : « Je suis jeune, motivé, je fais de l’image. Est-ce que tu as besoin de quelqu’un ? » Et il m’a pris sous son aile, vraiment. J’ai beaucoup appris avec lui. C’est quelque chose que je répète dans toutes mes conférences : on est la somme des gens qui nous entourent. Quand tu es jeune, t’entourer de personnes inspirantes, de gens très forts dans leur domaine, c’est un accélérateur incroyable.
Tu es aussi papa de deux enfants. Comment tu transmets ta passion du vol, sans leur imposer ton histoire ?
On a une règle dans la famille : on attend que ça vienne d’eux. Mon fils Jack a très vite demandé. À trois ans, il volait déjà avec moi. Il faisait littéralement sa sieste dans le parapente pendant que je pilotais. Aujourd’hui, il prend les commandes, il a un super feeling dans l’air. Il va avoir sept ans, il a déjà beaucoup de vols. Ma fille Léonore, elle, n’a pas encore volé, mais depuis quelques mois, elle le demande vraiment. Le jour où les conditions seront bonnes, je l’emmènerai. On n’impose rien. Il y a des choses qui les attirent, d’autres pas. À nous de leur offrir ce terrain de jeu, mais de les laisser choisir.
Quand on connaît les risques, on les laisse vraiment monter en l’air sans trembler ?
Honnêtement, au fond de moi, je préférerais qu’ils choisissent un autre sport (rires). Du surf, par exemple. Rester sur l’eau ou sur la terre, plutôt que dans les airs. Mais j’ai eu des parents qui m’ont soutenu quand j’ai commencé le parapente. Je veux faire pareil. Si mes enfants veulent voler, je les aiderai à le faire dans les meilleures conditions. Le parapente, tu peux le pratiquer de manière hyper safe. Mais c’est vrai que, poussés à l’extrême, certains sports ont des statistiques qui font réfléchir. Chaque année, en championnat du monde, il y a des accidents graves, parfois mortels. Cela dit, pour “Monsieur tout le monde” qui veut faire son petit vol du dimanche avec une voile adaptée et une bonne école, c’est un sport qui a énormément gagné en sécurité : meilleur matériel, meilleures formations, météo ultra précise. La marge de sécurité existe vraiment.
On a l’impression que le parapente explose. À quelqu’un qui a un coup de foudre pour ce sport, tu dis quoi ?
Déjà, je confirme : c’est un sport hyper addictif. Tu mets cinq parapentistes autour d’une table, ça ne parle que de parapente, c’est infernal pour les autres (rires). Je trouve ça génial que le sport se développe : tu es proche de la nature, sans moteur, dans le silence. C’est un sport de déconnexion totale. Quand tu décolles, tu ne penses qu’à ton vol. Mon conseil, ce serait : prends le temps. Une bonne école, une voile adaptée à ton niveau, une progression par étapes. Là où ça devient dangereux, c’est quand on veut aller trop vite, prendre une voile trop technique ou voler dans des conditions limites parce que “ça fait longtemps” qu’on n’a plus volé. J’analyse pas mal d’accidents pour des fédérations, des assurances… C’est presque toujours une erreur humaine à la base. Et ça, c’est une bonne nouvelle : ça veut dire qu’on peut les éviter.
Tu as toi-même connu des accidents marquants, notamment en escalade, où tu perds deux phalanges…
Oui, c’était en Grèce, sur une grande voie avec deux grimpeurs belges extrêmement forts. On ouvrait une nouvelle ligne, la montagne n’était pas dans un état incroyable, le rocher un peu friable. Au pied de la paroi, je dis : « Je ne le sens pas trop. » Et puis… je n’écoute pas cette petite voix. En pleine ascension, je pose la main sur un bloc, et c’est toute une portion de paroi qui s’arrache. Un énorme morceau qui tombe, ma main coincée dans une fissure… et deux phalanges qui partent avec. Sur le moment, je me retrouve pendu à la corde, je regarde le rocher exploser 80 mètres plus bas, je lève la tête et je dis aux copains, en rigolant nerveusement : « Je vous l’avais dit. » Sur la vidéo, on voit ma main, mon doigt n’est plus là. Cette journée-là, c’est une leçon : mon intuition avait parlé, et je ne l’ai pas écoutée.
Cette intuition, tu dis qu’on l’a tous en nous. Pourquoi est-ce si difficile de l’écouter ?
Parce qu’on est là pour repousser les limites, pour atteindre un sommet, pour tenter un record… et on a toujours une bonne excuse pour se dire que “ça va aller”. L’intuition, ce n’est pas de la magie. C’est la somme de toutes nos expériences, de tous les signaux qu’on enregistre sans même s’en rendre compte. D’un coup, ton corps et ton cerveau te disent : « Attention, ça sent mauvais. » Le vrai courage, ce n’est pas de foncer malgré ce signal. C’est d’être capable de dire : « Je fais demi-tour. Je ne vole pas. Je rentre. » Et ça vaut pour le sport, mais aussi pour nos vies en général.
Plus récemment, tu as vécu un accident en snowkite… qui tourne en véritable parcours du combattant.
Oui. Au départ, c’est presque un “petit” accident. Je fais une formation en snowkite, du ski avec un kite, je suis encadré par un pro, le vent est fort, je fais un bond de 15 mètres et je me casse la jambe. Une fracture tibia hyper classique, en principe réglée en deux mois. Sauf qu’à l’hôpital, j’attrape un staphylocoque doré agressif. On met du métal, il y a quelques erreurs dans la gestion médicale, l’infection se propage… Résultat : dix opérations en un an et demi. Beaucoup de jours d’hôpital, de douleur, de doutes. Heureusement, Red Bull a mis en place une équipe de dingue autour de moi, avec l’APC (athlete performance center). J’ai eu accès aux meilleurs spécialistes, on a fini par maîtriser l’infection, reconstruire l’os. Là, je vois enfin la lumière au bout du tunnel.
À un moment, tu as eu peur de ne plus pouvoir remarcher normalement ? De devoir dire adieu à ta carrière ?
Bien sûr. Quand tu enchaînes les opérations, que l’infection revient une fois, deux fois, cinq fois, tu finis par ne plus croire les médecins. Le plus dur, c’est l’absence de perspective. Je me suis évidemment posé la question : « Et si ma carrière s’arrêtait là ? Et si je ne marchais plus correctement ? » L’avantage, c’est qu’en parapente, une fois en l’air, je n’ai pas besoin de mes jambes. Mon niveau reste le même. Et puis je me suis dit : même s’il faut voler avec une prothèse, on trouvera une solution. Mais cette épreuve m’a surtout forcé à me réinventer. J’ai développé les conférences, le coaching, l’accompagnement de pilotes, de chefs d’entreprise. J’ai lancé des projets de permaculture, d’apiculture, j’ai lu une montagne de bouquins. Bref, j’ai essayé de transformer ce temps imposé en opportunité.
Qu’est-ce que cette période t’a appris sur toi, sur la résilience ?
Que quand tout va bien, on pense avoir mille problèmes… jusqu’au jour où on a un problème de santé. Là, il n’y a plus qu’un seul sujet. J’ai compris aussi l’importance de l’entourage. Ma famille, mes parents, Sofia ont été incroyables. Certains sponsors m’ont appelé pour me dire : « On reste, on est là, prends le temps qu’il faut. » Ça compte énormément. Et puis j’ai vu à quel point l’attitude change tout. On traverse tous des moments difficiles, chacun à son niveau. On ne choisit pas toujours ce qui nous arrive, mais on choisit comment y répondre. Ça ne veut pas dire que je remercie la vie pour cette infection, soyons honnêtes (rires). Mais je peux essayer d’en sortir plus fort, plus lucide.
Tu parlais d’un “nouveau terrain de jeu” : les conférences, la transmission. Qu’est-ce que tu y trouves ?
Une forme d’adrénaline différente. Aujourd’hui, j’interviens en entreprise, dans des universités, parfois auprès des forces spéciales… Je parle de prise de risque, de gestion de projet, de résilience, d’intuition. Tout ce que j’ai appris là-haut, je le traduis pour des gens qui ne voleront jamais, mais qui affrontent d’autres types de “vides”. Honnêtement, entre tenter un record et parler devant 2.000 personnes, le “kick” est presque le même. Tu sens l’énergie de la salle, tu dois être présent, aligné, sincère. C’est un autre type d’engagement, mais ça me passionne aujourd’hui autant que le reste.
Avec tout ce que tu as vécu, tu rêves encore de records ?
J’ai encore plein d’idées, bien sûr. J’aimerais peut-être, un jour, faire un sommet de 8.000 mètres à la journée grâce au parapente : atterrir très haut, grimper jusqu’au sommet, redécoller. C’est fou, c’est techniquement possible, mais ça reste extrêmement engagé. Sauf qu’aujourd’hui, j’ai une famille, une autre responsabilité. Donc je me pose davantage de questions avant de me lancer dans ce genre de projets. L’aventure, ce sera toujours là. Mais elle prendra peut-être d’autres formes : plus de partage, plus de transmission, moins de “tout pour le record”.
Pour toi, voler t’a appris quoi, au fond, sur la vie ?
Que la liberté, ce n’est pas l’absence de contraintes, c’est le choix de tes contraintes. En vol, tu dois accepter les règles du jeu : la météo, le matériel, la montagne… Tu ne contrôles pas tout, mais tu peux travailler, te préparer, t’entourer, écouter ton intuition. Dans la vie, c’est pareil. Tu ne peux pas enlever tout le risque, toute la douleur, tous les imprévus. Mais tu peux décider de la manière dont tu vas les traverser.

Pour entendre le récit complet de Tom De Dorlodot, écoutez notre épisode dans le Dictaphone de So Soir, disponible sur notre onglet podcast et sur toutes les plateformes de podcast.

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