
Il fut un temps où meubler son appart relevait du parcours d’obstacle chez IKEA. Pendant que les gosses jouaient dans la piscine à balles, on s’échinait avec sa règle en papier, crayon derrière l’oreille, pour savoir si notre armoire Billy rentrait entre le mur et la cheminée. Aujourd’hui, plus rien à voir.
Si le geste n’a pas tout à fait disparu, il a cessé d’être une évidence. Désormais, on traque, on négocie, on fouille. Le meuble parfait ne s’achète plus, il se mérite. Et tant pis s’il faut traverser la Belgique pour récupérer une chaise en chrome dans un garage à Charleroi.
So Soir vous fait la visite : on a visité l’une des maisons vendues par les Kretz en Belgique
Acheter vite, jeter plus vite
Derrière ce virage romantisé, la réalité est moins glamour. L’industrie du meuble représente environ 5 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Merci la fast furniture qui, comme sa grande sœur la fast fashion, produit vite, pas cher, et surtout pas pour longtemps. Résultat : une génération entière commence à saturer des meubles jetables.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En France, 25 % des achats prévus en 2026 concernent déjà la seconde main. Chez la Gen Z, on grimpe à 40 %. Et ça se voit. Les salons ne ressemblent plus à des catalogues, mais à des patchworks de récits et d’accumulations. Moins showroom, plus roman.
Marketplace, nouvelle salle de vente
Bienvenue sur Facebook Marketplace, ce terrain de jeu où tout le monde s’improvise expert en design. Ici, une table bancale devient « brutaliste », un vieux lampadaire se découvre soudain une ascendance italienne. On négocie sec, on ghoste, on débarque chez des inconnus avec une enveloppe de cash en poche et un coffre beaucoup trop petit pour ce miroir « lipstick » des années 70. Une copie certes, mais suffisamment bien faite pour faire oublier l’original. Puis à ce prix-là, impossible de repartir sans.
Oui, une autre manière d’acheter se dessine. On ne commande plus, on débarque chez quelqu’un. Une cave, un garage, une mezzanine remplie à ras bord. Des lieux improbables devenus mini showrooms. Le compte La Mezzanine Vintage en est presque l’archétype : des objets empilés jusqu’au plafond, quelque part entre collection obsessionnelle et caverne d’Ali Baba. Le chineur bruxellois derrière ce compte Instagram aménage son intérieur avec des meubles chinés, puis les remet en vente quand l’envie change.
Silke, la chine comme seconde nature
À Opwijk, Silke Van Lembergen mène une double vie. La semaine, elle tient un bruin café. Le week-end, elle chine, restaure, revend. Son projet, Not New Studio, ressemble à un décor de film : étagères qui montent jusqu’au plafond, lampes iconiques, fauteuils rouges, pièces improbables posées entre deux voitures de collection.
Tout a commencé presque par accident, pendant ses études d’architecture d’intérieur. « On devait connaître des centaines d’objets design… c’est là que mon intérêt pour le vintage est né », raconte-t-elle. Budget étudiant oblige, elle commence à acheter des pièces des années 60-70 sur des brocantes pour les revendre ensuite. Aujourd’hui, son garage est devenu un décor à part entière : lampadaire Vico Magistretti, fauteuils Egg rouge vif, étagères plexi, commodes futuristes. Un inventaire qui ferait pâlir n’importe quel concept store.
Mais contrairement à la génération Marketplace, Silke préfère le terrain. « Je regarde très peu les plateformes en ligne. Le plaisir, c’est de se lever tôt et de fouiller les marchés ». Elle chine souvent à l’étranger, en France ou en Italie, là où circulent encore des pièces rares. Mais elle insiste : « En Belgique aussi, on peut avoir de la chance ». Traduction : il suffit d’avoir l’œil. Et surtout de le travailler. « Plus on regarde, plus on reconnaît ce qui a de la valeur », résume-t-elle.
Et puis il y a aussi une part de lâcher-prise. Tout ne se vend pas tout de suite, et tout ne plaît pas à tout le monde. « Chaque objet finit toujours par trouver la bonne personne », dit-elle. Une manière de dire que dans ce marché, tout circule, rien ne se perd vraiment. Chez elle, la règle est simple : « Il n’y a rien de neuf ». Un choix esthétique, mais aussi presque politique. « Le vintage, c’est une histoire, un caractère… ce serait super ennuyeux si toutes les maisons se ressemblaient ».
Quentin, le business du « rien ne se perd »
À l’autre bout du spectre, Quentin Henet raconte une autre réalité du vintage. Moins fantasmée, plus brute. Avec son entreprise EasyDone, il ne chine pas au sens où on l’entend aujourd’hui, il récupère. Il vide des maisons entières, souvent dans des moments sensibles, quand il faut tourner une page. Des lieux parfois remplis du sol au plafond, où chaque objet a roulé sa bosse.
Ici, avant de parler de style ou de belle pièce, il faut mettre de l’ordre. « La première chose, c’est de savoir ce qu’on fait de chaque objet : est-ce qu’on le garde, on le donne, on le recycle ? ». Tout se décide sur place, pas de tri à la chaîne en décharge : « Nous, on trie directement dans le bien. Le bois, le métal, le papier… tout est séparé dès le départ ». Ici, pas de romantisme, mais du concret et du volume. Avec toujours ce même mot d’ordre : ne rien perdre. « On essaie vraiment que tout soit récupéré, rénové, donné, vendu ou jeté si c’est vraiment nécessaire. »
Peu à peu, son modèle évolue. Quentin comprend que la revente seule ne suffit pas et trouve le bon filon pour continuer à créer de la valeur autrement : la location de mobilier. Clips, pop-ups, scénographies… « La vente ne suffit plus. Ce qui fait vivre le projet, c’est la location et les projets événementiels ».
Car si la chine est devenue tendance, en vivre reste une autre affaire. « Si tu fais juste de l’achat-revente, c’est très difficile de s’en sortir aujourd’hui », tranche-t-il. Oui, le fantasme du chineur indépendant se heurte à une réalité beaucoup plus rugueuse. Car si les mentalités ont évolué, l’idée reçue selon laquelle recycler coûte moins cher reste tenace. « Le stockage, la transformation, la logistique… tout ça a un coût », rappelle Quentin. En échange, un terrain de jeu immense s’ouvre. « On pense les projets avec ce qu’on a, pas avec du neuf ».
Du design à la quête de sens
Ce qui se joue aujourd’hui dans la seconde main dépasse largement la simple question de déco. On ne choisit plus une pièce vintage uniquement parce qu’on l’a vu partout sur Pinterest. Il y a quelques années, le réflexe était assez évident : viser une pièce design, identifiable, presque statutaire, comme une chaise Eames ou une lampe Pipistrello. Aujourd’hui, le regard change. « Avant, c’était surtout le design qui se revendait bien », explique Quentin. « Maintenant, les gens sont aussi attirés par des créations uniques, faites à partir de matériaux récupérés. »
Dans ses entrepôts, ça se traduit très concrètement. Une porte récupérée sur un chantier devient une grande table brute. Des chaises dépareillées, qu’aucun particulier ne voudrait en l’état, finissent alignées dans un resto. Un vieux meuble un peu bancal est démonté, réassemblé, détourné. On ne regarde plus seulement la « pièce de designer » ou la cote à la revente. Ce qui fait la différence, c’est l’attitude du meuble, sa capacité à exister dans un espace, à raconter quelque chose.
Côté tendances, le vintage n’échappe pas aux effets de mode. Il y a encore peu, impossible d’ouvrir Instagram sans tomber sur du chrome années 70 : lampes tubulaires, tables basses en verre, étagères métalliques : le space age avait colonisé les salons. « Le chrome, ça fait déjà un an que ça cartonne », note Quentin. À force de voir les mêmes pièces partout, on sature. Alors le regard se déplace. « J’ai l’impression que l’art déco revient doucement », dit-il. Des fameux fauteuils Tonneau en bois et velours aux carafes en cristal. Quentin voit aussi revenir des choses qu’on aurait jugées datées il n’y a pas si longtemps : comme les tables en travertin et les chaises en rotin que l’on voyait dans les intérieurs de nos grands-parents.
Et demain ? Franchement, on verra. Mais une chose est sûre : le neuf impeccable et sans défaut commence à fatiguer. Chiner n’est plus juste une alternative un peu cool, mais une manière de s’approprier à nouveau son temps, de négocier avec de parfaits inconnus, de revivre la frustration d’être revenu les mains vides. À contre-courant de l’achat en un clic, sans attente ni surprise. Et au bout du compte, construire un intérieur qui n’essaie pas de plaire à tout le monde. Juste à soi. Pour une fois…
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