Comment une « vilaine » claquette déjoue les codes de la mode depuis 70 ans - Marie Honnay

Comment une « vilaine » claquette déjoue les codes de la mode depuis 70 ans

À la croisée du mythe de l’infirmière, du design industriel et du nouveau luxe, le modèle Pescura de Scholl fête son 70e anniversaire avec panache. Observateur de tendances, Vincent Gregoire décrypte pour nous le succès de cette mule sabot iconique.
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Photo
Scholl

La Pescura, c’est une « simple » claquette ou plutôt un sabot à semelle en bois inventé en 1956 à Chicago par Scholl, une marque connue pour son expertise dans les chaussures orthopédiques. Son fondateur, le podologue William Mathias Scholl, a un jour élaboré une sandale qui améliore la posture et réduit les douleurs aux pieds. La grande innovation, c’est le lit de pied en bois de hêtre, idéal pour maintenir le gros orteil à plat, relâcher les autres et encourager une marche active. En résumé : plus vous faites de pas, chaussé(e) de ce sabot rehaussé d’une tige en cuir avec boucle réglable métallique, plus vous reposez vos pieds et le reste de votre corps.

Septante ans plus tard, la Pescura – ne cherchez pas, le mot ne veut rien dire – n’a non seulement pas pris une ride, mais elle peut aussi se targuer d’avoir conservé sa réputation d’outil de prévention médical. Inutile de préciser que la Pescura – surtout dans sa version originale blanche – a vite trouvé grâce aux pieds des infirmières, des pharmaciens, des agents d’entretien, des laborantins et même des cuisiniers.

L’anti TikTok

Difficile en effet de ne pas succomber à l’ultra-praticabilité de cette chaussure facile à enfiler, hygiénique et douce pour le dos. Si les modèles professionnels sont un peu différents des déclinaisons mode qu’on trouve dans les boutiques de prêt-à-porter, force est de constater qu’en version originale ou non, le niveau d’ergonomie de la Pescura, mais aussi son côté pratique rassurent. « Dans la période de Tiktokisation extrême que nous vivons, les consommateurs sont inondés de sollicitations en tous genres », nous explique Vincent Gregoire, directeur du département « analyse et prédiction de tendances » pour le cabinet parisien Nelly Rodi. « Aujourd’hui, les gens sont à nouveau à la recherche d’objets iconiques, pas juste de pièces tendances, donc éphémères. En d’autres termes, ils gardent les pieds sur terre. Certains rejettent également l’idée qu’il faut dépenser des sommes folles pour bien s’habiller ou se chausser. »

Moment de design

Vincent Gregoire compare la longévité de la Pescura, un modèle produit sans interruption depuis sept décennies, à d’autres icones du même genre : les Birkenstock ou les UGG, par exemple. « Contrairement aux idées reçues, il est plus difficile de créer un bel objet design qu’un simple produit mode. Dans le cas de la claquette de Scholl, on peut parler d’une icône de la fonctionnalité. En respectant l’ergonomie du pied, elle procure à celui qui la porte confort, sérénité et bien-être. »

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Comme le précise notre expert, cette technicité n’est pas incompatible avec une certaine esthétique. La preuve : dans les années 60, le modèle fait le buzz en s’affichant aux pieds des mannequins star Jean Shrimpton et Twiggy, ou encore de la comédienne Audrey Hepburn. Boosté par l’aura des icônes style de l’époque, le sabot devient l’incarnation parfaite d’une esthétique bohème couplée à un message dans l’air du temps : faites l’amour, pas la guerre. Mais surtout, n’oubliez pas d’associer votre robe bohème à une paire de Pescura.

À l’époque, le message est politique et féministe. Aujourd’hui, il serait plutôt environnemental : « Ce sabot se fait l’écho d’un anti-style », poursuit Vincent Gregoire : « il ne fait pas forcément un joli pied, mais tout le monde s’en fiche. C’est ce que j’appelle le syndrome des 4 B : bon, bien, bio et beau. Notez que la notion de beau ne vient qu’en dernière position. Comprenez : à force d’être associé à l’éthique et au non jetable, ce sabot finit par sembler joli aux yeux de ceux qui adhèrent aux valeurs qu’il incarne.

Pour cet artiste, une chaussure inattendue est un accessoire ultra branché

Petite coquetterie

Ce printemps, à l’occasion de ses 70 ans, la Pescura se refait une beauté par le biais d’une collaboration avec la marque brésilienne Melissa. Cette capsule comprend deux variations qui combinent l’esthétique propre au matériau breveté des sandales Melissa et le talon iconique de la Pescura. Côté couleurs, on navigue entre plusieurs inspirations : vert, rouge brique, noir et marron, en passant par la finition cristalline caractéristique de la marque brésilienne.

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Ce n’est pas la première fois que la Pescura s’invite dans l’imaginaire des créateurs et des marques en vue : Balenciaga, Ganni, N21 ou encore Philosophy di Lorenzo Serafini ont tour à tour joué avec le look de la Pescura. Sans parler des nouvelles icônes comme Sarah Jessica Parker ou Jenifer Aniston qui perpétuent le mythe. « En s’appropriant cette sandale qui cadre totalement avec l’esthétique post-COVID – exit les sacrifices, place au pragmatisme –, les créateurs cherchent, d’une certaine manière, à se rapprocher de l’ordinaire et du normal, mais aussi à se distancier de l’idée que seul un petit groupe d’initiés complètement déconnectés des réalités du quotidien sait comment s’habiller. On peut parler d’une sorte de glorification de la culture populaire. Ras-le-bol de scroller en permanence à la recherche d’une énième tendance qu’on aura oubliée dans une semaine », ajoute Vincent Gregoire.

Normcore au carré

Comme l’explique notre expert, la Pescura, c’est l’héritage du Normcore, un mouvement initié il y a quelques années qui consiste à s’habiller de la manière la plus basique possible. Mais pourquoi, alors qu’elle n’a plus rien à prouver, la marque Scholl s’embarrasse-t-elle d’une énième collaboration ? « S’il est vrai que ce modèle non genré, transgénérationnel et multiculturel est plus actuel que jamais, il est toujours judicieux de remettre un peu d’huile dans le moteur », rappelle l’expert.

« Le consommateur averti a tendance à fuir le bavardage créatif des marques au profit de produits qui ne trichent pas. Néanmoins, célébrer un anniversaire en grande pompe permet de souligner, l’air de rien, l’évidence du produit ; un produit un rien pimpé pour l’occasion, mais qui fuit l’anecdotique au profit du durable. Ou comment faire du biz, plutôt que le buzz », conclut Vincent Gregoire.

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