Qui était Frédérique Hoet, artiste belge, pionnière de l’upcycling ? - Ingrid Van Langhendonck

Qui était Frédérique Hoet, artiste belge, pionnière de l’upcycling ?

Jusqu’au 30 mars, la galerie bruxelloise Augusta expose les œuvres de Frédérique Hoet, qui dès le début des années 60, a créé une collection impressionnante d’œuvres et d’objets à base de chutes de cuir récoltées dans les ateliers Delvaux. Retour sur son parcours atypique…
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Une artiste ancrée dans son époque

Frédérique Hoet (1929 – 2022) est la fille d’un architecte et elle-même architecte de formation. Elle obtient son diplôme de la Faculté d’Architecture de la Cambre en 1952, et pour l’anecdote, à l’époque, cette école n’est pas un choix pour elle. La Cambre est en effet à ce moment-là la seule école qui accepte de former des femmes. Durant ses études, elle se familiarise avec les théories du Bauhaus et participe à de nombreux concours d’architecture, en duo avec son mari, Thierry Hoet, qui est alors l’assistant de l’architecte bruxellois Victor Bourgeois. En 1958, elle et son époux remportent en duo le projet pour la construction du Pavillon des Transports pour l’Exposition Universelle de Bruxelles, une réalisation qui leur vaudra également de remporter le prix Reynolds.

C’est cette année-là qu’elle entre en contact avec l’art abstrait et l’art géométrique : elle apprend des artistes de son époque l’art des formes pure, les aplats de couleurs et une certaine approche de la matière. Elle se met alors à considérer la géométrie comme un moyen d’exprimer une sensibilité singulière et se familiarise avec la répétition graphique des volumes. C’est aussi fin 1958, à la naissance de son troisième enfant, qu’elle décide de laisser son mari continuer seul sa brillante carrière d’architecte, et qu’elle se met à peindre et créer à la maison. Elle s’installe un petit atelier, dans lequel elle travaille les matières, les couleurs et découvre le cuir ; d’abord sur base de quelques chutes personnelles, car très vite, Frédérique travaille exclusivement à partir de matériaux recyclés, d’objets récupérés, d’objets, de tissus et de matières que l’on m’aurait simplement mis à la poubelle en temps normal.

Découvrez en vidéo notre immersion dans l’un des plus vieux ateliers de joaillerie de Bruxelles :

La découverte du cuir

Avec le cuir, elle découvre une technique de déconstruction et de reconstruction de la matière et de la couleur. Après quelques hésitations, elle met au point une technique qui n’appartient qu’à elle : les peaux de couleurs différentes sont encollées les unes sur les autres de manière à former un bloc, qui est alors finement tranché comme on trancherait une lasagne. Les lamelles ainsi obtenues sont couchées sur la tranche, assemblées à plat, et collées sur des supports en larges aplats, ce qui laisse apparaître différents champs finement rayés de différentes couleurs, qui se succèdent et forment des motifs tantôt organiques, tantôt géométriques. Ces champs de couleur se rejoignent et c’est justement dans le choix de cette première superposition des cuirs que réside l’originalité de son approche. Au départ, ses compositions sont aléatoires, mais au fur et à mesure, elle apprend à en maîtriser les effets et à créer des dessins. Parfois même, elle insère une feuille d’arbre, une branche de fougère ou des morceaux de dentelle pour créer de nouvelles images étirées, fondues dans le cuir.

Une artiste qui se qualifie de bricoleuse

Ce qui frappe le plus chez Frédérique Hoet, quand on relit ses interviews de l’époque, c’est son humilité. Elle ne se décrit jamais franchement comme une artiste qui aurait un message à transmettre, et raconte souvent qu’elle a juste passé son temps de mère au foyer à créer des choses. Au départ, ce sont des petits objets, des pots, des bijoux, des presse-papiers ou des sets de table, puis elle développe sa technique pour former de véritables tableaux, parfois dans de très grandes dimensions. Son atelier était un endroit lumineux où s’empilaient les cadres, panneaux, objets, et le cuir y était minutieusement rangé par couleur et par taille. Mais quand on observe son travail, on constate à quel point elle ne semble pas consciente de la richesse de son œuvre, elle laisse les formes et les matières la traverser sans chercher à s’imposer comme artiste. Ne pas formaliser sa démarche fait d’elle une artiste d’un genre particulier et inhabituel.

Ecolo avant l’heure

En dehors du plaisir tactile que lui apporte le travail du cuir, l’artiste s’est toujours montrée très attachée à l’idée de la récupération. Cette notion est prépondérante dans sa démarche et elle a même déclaré qu’elle éprouverait certainement moins de plaisir à travailler sur base d’un matériau fini, car ce travail de recherche lui est cher. Faire émerger quelque chose de nouveau à partir de quelque chose d’existant lui tient à cœur. Elle se comparait, en toute modestie, à César qui faisait ses compressions à partir de voitures destinées à la casse. Mais elle est juste, car cette idée de sauver la matière par l’art démontre que Frédérique Hoet avait une approche moderne, carrément écologique du processus créatif.

La collaboration avec Delvaux

Et c’est pour cela que la collaboration avec Delvaux est importante. En 1986 Frédérique Hoet prend contact avec la maison Delvaux : elle adresse une lettre à Solange Schwennicke (alors directrice de la maison de maroquinerie) et lui demande si elle peut disposer des chutes de cuir des ateliers. La réponse est positive, et quelques semaines plus tard, elle se présente chez Delvaux avec une broche et une paire de boucles d’oreilles créées avec des cuirs qui lui avaient été remis. Ce travail de précision séduit directement Solange Schwennicke et des liens d’amitié se tissent entre les deux femmes. Dès 1987, une première série de sacs sort des ateliers Delvaux avec un empiècement détachable réalisé par Frédéric Hoet. Plus tard, les panneaux de cuir serviront de base pour les maquettes des foulards Delvaux qui font un carton. La collaboration va s’intensifier jusqu’à la signature d’un contrat d’exclusivité entre l’artiste et la maison. Aujourd’hui encore Delvaux possède de nombreux tableaux et au début des années 2000, chaque boutique exposait une œuvre de Frédérique Hoet.

Lui rendre hommage

C’est parce que son travail est à la fois riche au niveau artistique, mais aussi et surtout chargé de sens dans son approche durable, que la Galerie Augusta a voulu lui consacrer cette exposition. Jusqu’au 30 mars, on peut y découvrir ses œuvres, des objets et des archives vidéo enregistrées par ses enfants et ses proches. Lara Van Dievoet, cofondatrice de la galerie a découvert l’artiste en 2016 et tombe sous le charme. Elle entreprend de compiler et de montrer son travail dans la galerie qu’elle a fondée avec sa sœur Ariane. « Frédérique Hoet récupérait quasi toutes les matières qu’elle utilisait, or quand nous avons ouvert la galerie, nous avions à cœur de nous concentrer sur le design éco pensé : l’upcycling, la récupération, les matériaux de réemploi ou biosourcés. Son travail est un exemple hyper inspirant et carrément précurseur. C’est ce type de démarche qui conforte notre message qui est que l’on peut créer des œuvres très haut de gamme tout en respectant cette philosophie. »

Frédérique Hoet : Playing Patterns, jusqu’au 30 mars, augustgallery.be

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