
Au départ, c’est un mème, soit une blague devenue virale sur les réseaux, apparu aux États-Unis, puis dans le reste du monde, à la fin des années 2010. On rit alors de ces mères de famille, souvent issues de la classe moyenne supérieure, dictant leur loi en jogging chic, surnommées « Karen ». Plus désagréables et sans gêne que toutes les « Desperate Housewives » réunies, elles sont moquées dans des milliards de vidéos pour leur condescendance, la phrase « je veux parler au manager » collant à leur prénom. Bref, des emmerdeuses qui régalent la sphère internet.
Mais rapidement, les Karen deviennent plus que des objets de moqueries. Elles semblent se démultiplier depuis l’élection de Trump, n’ont pas peur de se montrer et encore moins d’assumer leurs actes et propos. Aujourd’hui, les Karen sont le symbole de cette partie d’une Amérique toujours plus polarisée qui considère que tout fout le camp, que la liberté des uns déborde un peu trop sur celle des autres mais que la leur prime (la plupart d’entre elles ont refusé de porter un masque durant la pandémie de Covid). Karen est toujours dans son bon droit. Karen, parfois armée, aime jouer à la justicière en legging avant d’appeler la police en renfort. Karen est aussi raciste, mais pas selon elle puisqu’elle « a un ami noir ».

Pourtant, l’image négative véhiculée par ce prénom et l’amplification du phénomène partent bien de là : d’un acte de racisme éhonté. En 2020, à Central Park (New York), une certaine Amy Cooper – qui ne s’appelle donc pas vraiment Karen- appelle la police après qu’un homme noir lui a demandé de tenir son chien en laisse, comme requis dans le parc. Offusquée par la démarche, elle dégaine son téléphone et prétend aux autorités avoir été menacée par un « Afro-américain ». Mais l’épisode a été filmé et Amy, femme blanche privilégiée visiblement persuadée de sa supériorité raciale, sera finalement poursuivie pour dénonciation calomnieuse. Sur les réseaux, dans la vidéo vue des dizaines de millions de fois, elle devient « Karen ». Triste ironie : le même jour, George Floyd mourait étouffé. Mais les Karen, elles, continuent d’écrire leur propre histoire…
Le mois suivant, c’est sur la côte Ouest, à San Francisco, que les agissements racistes d’une autre Karen vont définitivement asseoir l’image péjorative des Karen. Un couple interpelle une homme devant une propriété (on apprendra rapidement que l’homme, James Juanillo, en question est d’origine hispanique), lui demandant s’il habite là car « c’est une propriété privée ». Il répond par l’affirmative. Sur le muret de l’immeuble, il vient d’apposer le graffiti « Black Lives Matter ». Sûre de son fait, prétendant connaître les véritables locataires de cette adresse, et persuadée qu’un non-Blanc ne peut pas habiter dans ce quartier huppé, Karen menace James Juanillo d’appeler la police.
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La vidéo de la scène, devenue virale comme des milliers d’autres illustrant les pétages de plomb et actes « justiciers » des Karen, ne sera pas sans conséquence. À San Francisco, le conseil municipal de la ville renforcera la loi contre les fausses plaintes, rendant illégal le fait d’appeler la police sur base de préjugés raciaux et lui donnera le nom de « loi Caren » (soit « Caution Against Racially Exploitative Non-Emergencies »)…

Pourquoi « Karen » ?
Il n’est donc pas glorieux de porter ce prénom en 2025 aux États-Unis, sauf si, bien sûr, on en partage les opinions. D’ailleurs, les Karen de naissance qui n’en sont pas dans leurs actes préféreraient désormais prendre un pseudo pour éviter les associations malheureuses et les moqueries. Mais pourquoi ce surnom « Karen » et pas « Debby » ou « Jennifer » ? Il y avait bien eu un cas similaire de « Becky » en 2018, mais le phénomène n’avait pas pris.
Le choix de « Karen » n’est pas historiquement retracé. D’aucuns avancent une scène du film (avec Lindsay Lohan), « Lolita malgré moi » dans laquelle Karen lance : « mais si tu viens d’Afrique, pourquoi es-tu blanc ? ». Une chose est certaine, Karen est un prénom très courant aux États-Unis, plus spécifiquement porté par les femmes nées dans les années 70. Qui seraient donc très en colère aujourd’hui…
« Karen » est devenu une insulte. Mais est aussi entré dans la pop culture… Aux États-Unis, rien ne se perd, tout s’exploite. Désormais très identifiable, ce prénom est utilisé par différentes marques pour des produits dérivés et un film, tout simplement intitulé « Karen », est même sorti en 2021, s’appuyant sur tous les clichés véhiculés par ce prénom. Et, dans l’Amérique de Trump, ce qui était hier un mème s’apparente aujourd’hui à un symbole de société défendu par beaucoup. Mais pas un à symbole de féminisme…
Car la question se pose : alors que les Kevin, de ce côté-ci de l’Atlantique, souffrent depuis les années 90 du cliché de « beaufitude », pourquoi n’existe-t-il pas de pendant masculin aux Karen aux États-Unis ? Faire régner la terreur, tenir des propos racistes tout en affichant un look bien sous rapport pour ensuite faire l’objet de moqueries sur les réseaux sociaux (et au-delà) ne serait donc que l’apanage de la femme ? Les hommes partageant les idées de Karen font pourtant bien partie du paysage américain…
Cette fascination pour les « housewives »

Mais voilà… Si la désormais expression « Faire sa Karen » est aujourd’hui une insulte, cela n’enlève rien à la fascination que provoque l’image traditionnelle de la « housewife » (femme au foyer qui excelle) aux États-Unis. L’émancipation de la femme a beau être passée par là, le cliché de la ménagère des années 50 – élégante quand elle enlève tablier et bigoudis, bonne cuisinière, mère et épouse parfaites qui ne sociabilise que durant la journée – reste un vieux fantasme. Enfin, plus si vieux que ça…
Moins en colère que la « Karen » mais pas moins favorable à un retour à l’ordre, la « tradwife » est discrètement sortie du bois lors du premier mandat de Trump. En réponse au féminisme et en opposition au « wokisme », ces mères de famille « parfaites » prônent un mode de vie plus traditionnel (d’où le « trad ») inféodé au patriarcat. Elles ne s’en cachent pas, pullulent en tant qu’influenceuses sur les réseaux sociaux et constituent aujourd’hui un socle électoral solide pour les conservateurs. Être une « housewife » n’a rien de honteux. Mieux, c’est une fierté.

Et la culture populaire n’est pas étrangère à cette obsession pour la femme au foyer. Du culte « Desperate Housewives » né il y a 20 ans à son pendant plus « réaliste » (comprenez télé-réalité) des « Real Housewives » de toutes les grandes villes des Etats-Unis, les dessous du quotidien de ces femmes modernes mais pas complètement indépendantes sont fantasmés. D’ailleurs, la série noire un peu scandaleuse et très sexy signée Netflix dont tout le monde parle depuis des semaines aux Etats-Unis met en scène des « housewives » dans le très républicain Texas (« The Hunting Wives »). Soit des femmes au foyer coincées entre l’image à renvoyer et la réalité qui est la leur, avec pas mal de cadavres cachés sous le tapis. « Faites ce que je dis, mais pas ce que je fais… » : la « housewife », qu’elle soit « trad’» ou carrément Karen, n’a pas fini d’être au centre de toutes les attentions car potentielle vectrice de messages, symbole de l’état de la société.
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