
Depuis quelques mois, une étrange chorégraphie s’impose dans les temples du bien-être. On transpire dans un sauna brûlant avant de plonger dans une eau glacée. Puis on recommence. Chaud. Froid. Chaud. Froid. Son nom ? La contrast therapy, ou thérapie par contraste. Une pratique inspirée des traditions nordiques et popularisée ces dernières années par les adeptes des bains glacés, de la méthode Wim Hof et du wellness nouvelle génération.
Un nouveau temple du bien-être vient d’ouvrir à Bruxelles
Le principe est simple : alterner des phases de chaleur intense et de froid extrême pour stimuler le corps et le mental. Longtemps réservée aux sportifs de haut niveau, la discipline quitte aujourd’hui les vestiaires des athlètes pour investir les wellness les plus désirables du moment.
À New York, le studio Othership a transformé le chaud-froid en expérience quasi mystique. À Paris, Sant Roch et Re-Set attirent créatifs, mannequins, entrepreneurs et sportifs venus chercher ce fameux « reset » physique et mental dont tout le monde parle. Et désormais, Bruxelles entre elle aussi dans la danse.
Des saunas spectacles et des dévots
À partir de septembre, le Mix à Watermael-Boitsfort lancera ses premiers cours collectifs de contrast therapy. Dansaert Athletics s’y met aussi, avec ses sessions inspirées des méthodes Wim Hof et des ice baths. Une pratique qui mélange sauna, bains glacés, respiration guidée et immersion collective.
« Le chaud-froid n’est absolument pas nouveau », rappelle d’emblée Maxime Poychicot, kinésithérapeute au B.health. « Ça me fait penser à la douche écossaise. En réalité, c’est la reprise d’un vieux concept. »
Quand le wellness rime avec collectif
Sauf qu’aujourd’hui, ce vieux rituel s’est transformé en expérience ultra-esthétisée. Lumières tamisées, cérémonies d’Aufguss, playlists immersives et habitués presque dévots qui maîtrisent chaque étape par cœur : le wellness ne se vit plus comme une simple récupération physique, mais comme une expérience collective à part entière.
Au Mix, le projet a justement été pensé comme un rendez-vous social autant que sportif. « Dès septembre, on démarre les cours de contrast therapy », explique Julie de Troostembergh, Marketing Director du Mix & Mingle Group. « On veut créer un effet hyper communautaire, être porté par les gens. »
Le rituel, lui, est millimétré. « Les cours durent cinquante minutes. Il y a vingt minutes de sauna avec un rituel de versement autour des huiles essentielles, relaxantes ou énergisantes selon le thème. Ensuite, on bascule dans un bain à 4°C avant de retourner dans le sauna avec des exercices de respiration. »
Ce que le chaud et le froid font réellement au corps
Mais derrière les vapeurs d’eucalyptus et les vidéos léchées sur Instagram, malgré les consignes de laisser son smartphone au vestiaire, que se passe-t-il réellement dans le corps quand on alterne le chaud et le froid ? « Le froid provoque une vasoconstriction », explique Maxime Poychicot. « Les vaisseaux sanguins vont se resserrer pour protéger les organes vitaux. Le chaud, lui, provoque une vasodilatation : le sang circule plus vite, ce qui augmente les échanges et l’apport en oxygène. »
L’alternance des deux créerait ainsi une forme de drainage interne. « Les vaisseaux se contractent puis se relâchent. Cela produit un effet de pompe qui favorise la circulation sanguine et la récupération. » Le froid agit aussi sur la douleur. « Il ralentit les messages nociceptifs, donc les messages de douleur. » Quant au fameux « boost » mental vanté par les adeptes des bains glacés, il existe bel et bien… du moins dans le ressenti. « Le froid stimule le cerveau en augmentant certains neurotransmetteurs liés à l’éveil et à la concentration », explique le kinésithérapeute.
Que dit la science ?
Le problème, c’est que la science avance beaucoup plus lentement que le marketing wellness. « Au niveau de la récupération musculaire pure, on n’a pas encore de preuve scientifique claire d’une réduction des dommages musculaires », nuance-t-il. « On réduit surtout la perception. Et ça reste très subjectif. » Autrement dit : on se sent mieux. Mais ressentir un mieux ne signifie pas forcément que le corps récupère objectivement plus vite.
C’est là qu’intervient la question fascinante du placebo. « Le placebo a un effet énorme sur notre corps », insiste le kiné. « Même si l’effet n’est pas réel, si toi tu sens que ça te fait du bien, alors ça va te faire du bien. Et cette notion perturbe énormément les scientifiques, parce qu’elle est difficilement quantifiable. »
Du sport de haut niveau aux urbains pressés
Le succès de la contrast therapy raconte aussi notre obsession contemporaine pour la performance. Car si la pratique s’invite aujourd’hui auprès des urbains pressés dans les clubs de sport, elle vient directement du sport de haut niveau. « Tout commence souvent avec les athlètes », explique Maxime Poychicot. « Aujourd’hui, les joueurs de NBA utilisent des caissons hyperbares. C’est la course à la performance ultime. » Le grand public suit ensuite naturellement. « On voit ce que font les sportifs dans les documentaires, leurs routines de récupération, leurs bains froids… Et on se dit : si ça fonctionne pour eux, alors ça fonctionnera pour moi. »
Au point que le froid est quasiment devenu un symbole culturel, une sorte de preuve d’auto-discipline. Se lever à 6 heures pour prendre une douche glacée raconte désormais quelque chose de son mode de vie, de sa capacité à « tenir », à optimiser son corps, à triompher de son mental.
Alors, effet de mode ou pas ?
Paradoxalement, pendant que les ice baths explosent sur les réseaux, certains protocoles historiques autour de la glace sont progressivement abandonnés par le monde médical. « Avant, on utilisait énormément le protocole RICE : Rest, Ice, Compression, Elevation », explique-t-il. « Aujourd’hui, on parle plutôt du protocole PEACE & LOVE, dans lequel la glace ne fait plus vraiment partie des recommandations centrales. »
« Je ne dirais pas que c’est à contre-courant des pratiques actuelles », répond-il prudemment. « Mais ce n’est pas non plus complètement à jour scientifiquement ». Même scepticisme concernant certaines variantes ultra-marketées du wellness contemporain : sauna infrarouge, cryothérapie, ultrasons, luminothérapie. « L’argument marketing prend souvent le dessus », tranche Maxime Poychicot. « Beaucoup de ces pratiques apportent surtout un bien-être psychologique. Ce qui n’est pas forcément négatif. »
Parce qu’au fond, toute la question est là : dans une époque saturée d’écrans et où la fatigue nous colle à la peau, ces rituels sont moins des ordonnances que des soupapes. On ne vient plus tant chercher une cure qu’un break mental.
Le frisson du moindre effort
« Dans un sauna ou un bain glacé, l’esprit n’a plus le choix : il se concentre sur une seule chose, résister au chaud ou au froid », analyse Maxime Poychicot. Une manière, aussi, de court-circuiter temporairement le bruit mental. Car tout le paradoxe est là : aujourd’hui, s’immerger volontairement dans une eau à 4 degrés semble parfois plus accessible que s’imposer huit heures de sommeil ou une vraie routine de récupération.
On préfère souvent le raccourci spectaculaire aux bases beaucoup moins sexy, mais infiniment plus efficaces : bien dormir, bien manger, s’hydrater correctement. « Le sommeil reste la chose la plus sous-cotée », insiste le kinésithérapeute, qui rappelle régulièrement aux jeunes sportifs que Cristiano Ronaldo ferait plusieurs siestes par jour pour optimiser sa récupération. Moralité : avant de plonger dans le froid, il faudrait peut-être déjà apprendre à rester dans de beaux draps.
Au fond, si la contrast therapy fascine autant, c’est parce qu’elle transforme quelque chose de profondément archaïque comme survivre au chaud et au froid, en rituel ultra-contemporain pour individus épuisés par le confort, la vitesse et la saturation mentale.
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