Une célèbre marque de design italien débarque à Bruxelles avec un flagship de 350 m²

Kartell ouvre ses portes aujourd’hui à Bruxelles. La maison milanaise pose ses valises dans un espace de 350 m² mêlant pièces iconiques et collections plus confidentielles (vous saviez qu’ils faisaient des tapis ?)
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Il suffit de penser à Kartell pour avoir en tête l’odeur des années 60, le génie italien et, surtout, le plastique. Longtemps jugé cheap ou populaire, ce matériau a trouvé ses lettres de noblesse grâce à la marque milanaise fondée en 1949. À l’origine, Kartell ne fabrique pas des chaises iconiques, mais des accessoires automobiles et des objets techniques en plastique. Sous l’impulsion de Giulio Castelli, ingénieur chimiste, l’entreprise comprend avant tout le monde que ce matériau décrié peut être léger, élégant et désirable.

La suite appartient à l’histoire du design. De Joe Colombo à Vico Magistretti, en passant par Anna Castelli Ferrieri, architecte visionnaire et épouse du fondateur, Kartell devient un laboratoire d’idées. Dans les années 90 et 2000, la marque frappe un nouveau grand coup avec la Louis Ghost de Philippe Starck, chaise transparente inspirée du style Louis XVI devenue l’un des objets de design les plus vendus au monde.

Plus de septante-cinq ans après sa création, Kartell cultive toujours cette contradiction qui fait son charme : produire des objets en plastique tout en les faisant entrer dans les musées, du MoMA à New York au Centre Pompidou à Paris.

Bruxelles voit la vie en plastique

Et aujourd’hui alors ? Kartell fait son grand retour dans la capitale avec une proposition d’une tout autre envergure qu’à l’époque du quartier Dansaert. Dès ce jeudi, c’est au rez-de-chaussée de la Tour Bastion, à la Porte de Namur, qu’il faudra se rendre pour shopper sa table basse Componibili ou sa lampe KD28.

C’est Bruno Erpicum qui a été mis sur le coup pour imaginer l’espace. L’architecte bruxellois a décidé de garder la carcasse de la tour - un écrin brut combinant béton, acier et verre - pour y jeter le design milanais en pâture. Il évite ainsi le piège du showroom classique, pour permettre aux clients de déambuler sans être guidés dans un bloc de 350 m² où cohabitent le minimalisme radical du building, et le petit côté baroque assumé de Kartell.

Kartell, laboratoire milanais

À l’heure où Temu, Amazon et consorts inondent le marché de copies à trente euros, une question (un brin provocatrice) s’impose : comment justifier de dépenser plusieurs centaines d’euros pour un objet en plastique en 2026 ? Federico Luti, Global Commercial Director de la marque, sourit. Pour lui, le plastique n’a jamais été une solution de facilité, mais un défi technique. Bien sûr, celui qui représente, avec sa sœur Lorenza, la troisième génération de la famille à diriger l’entreprise, prêche pour sa paroisse. Mais il a quelques arguments. « L’histoire de Kartell est entièrement liée au design industriel, et le plastique est le matériau le plus simple pour la production industrielle, car on peut vraiment faire ce qu’on veut avec les formes », nous confie-t-il.

Mais le plastique de nos grands-parents a changé d’époque. Aujourd’hui, Kartell le tord, le sculpte, l’anoblit jusqu’à lui faire décrocher le prestigieux Compasso d’Oro pour la chaise H.H.H. (Her Highness Highness) de Philippe Starck. « Dans ce cas, nous l’avons valorisé avec des dimensions très fines, une façon très typique de sculpter et de tourner le matériau, mais aussi avec différentes finitions », explique Federico Luti, évoquant l’impression haute résolution d’un motif de la célèbre maison anglaise Liberty sur la matière courbe.

L’autre nerf de la guerre, c’est l’écologie. Pour une marque dont l’ADN s’est construit sur les polymères issus de la pétrochimie, le virage de la durabilité était un saut dans le vide nécessaire. Aujourd’hui, Kartell recycle les rebuts de l’industrie automobile et s’associe à Illy Coffee pour transformer les capsules de café défectueuses en poudre, puis en chaises design signées Antonio Citterio. Le plastique n’est plus « cheap », il est upcyclé, technologique, presque précieux.

Componibili ou la revanche de la nostalgie

Il suffit de scroller sur les contenus déco de TikTok et Instagram. Impossible d’y échapper. Le Componibili, ce petit cylindre à portes coulissantes dessiné dans les années 60 est partout dans les intérieurs de la Gen Z. Une ironie savoureuse quand on sait qu’il a été imaginé par Anna Castelli Ferrieri, la propre grand-mère de Federico Luti.

« C’est un exemple parfait de design industriel », s’enthousiasme son petit-fils. « Il est beau, intemporel, a une fonction parfaite et il est très transversal. On peut vraiment le placer n’importe où dans la maison, de la salle de bain au salon. Et son prix est toujours resté très compétitif. C’est devenu une icône. » Pour séduire cette nouvelle génération acclimatée à l’esthétique rétro mais avide de nouveauté, Kartell a élargi la famille : de nouvelles dimensions, et surtout des teintes bordeaux ou « tortora » (un beige subtil) qui cartonnent en boutique.

Pourquoi ouvrir un magasin physique en 2026 ?

À l’heure où le design s’achète en un clic à coups de promo depuis un canapé, poser un flagship de 350 m² au pied d’une tour d’affaires peut ressembler à une stratégie d’un autre temps. Et pourtant. Et pourtant, c’est précisément là que se joue une partie du futur de Kartell : dans la possibilité de voir, toucher, tester, comprendre l’étendue d’un univers que l’écran réduit souvent à quelques icônes transparentes.

Pour lui, le magasin physique est indispensable pour bousculer les idées reçues. « Aujourd’hui, Kartell n’est plus seulement une marque de pièces iconiques, c’est un « lifestyle ». Nous avons un catalogue énorme : nous proposons des espaces de vie complets, des salles à manger, des bibliothèques en bois, et même des tapis, ce que personne ne sait ! À chaque fois que les gens entrent dans nos boutiques, ils découvrent Kartell et disent « je ne savais pas que vous faisiez ça ». »

Copié, donc culte

Et cette redécouverte en boutique n’a rien d’anecdotique. Car plus une marque élargit son territoire, plus elle doit rappeler ce qui fait sa singularité. Surtout lorsqu’elle fait partie des maisons de design les plus copiées au monde. La maison se défend quand il le faut, mais Federico Luti choisit d’en sourire. « Nous voyons la copie comme une preuve de réussite. Personne ne vous copie si vous n’avez pas de succès », glisse-t-il.

Bref, le nouveau spot bruxellois de Kartell n’a pas vocation à réinventer la boutique physique. Il rappelle plutôt, avec 350 m² de plastique chic, de couleurs franches et de design bien réel, qu’un lieu peut encore faire ce qu’un écran fait mal : donner envie de toucher, d’essayer, de se projeter. Quitte à ne pas tout aimer. On fait d’ailleurs remarquer à Federico que Kartell est une marque étrange : on adore certaines pièces, on en déteste presque d’autres. À nouveau, il sourit. Réponse prête, évidemment : « Nous essayons de faire des produits émotionnels, de sorte que parfois vous aimez et parfois vous n’aimez pas. Ça ne doit pas être consensuel pour tout le monde ».

Quoi qu’il en soit, entre le brutalisme de la Tour Bastion et les courbes audacieuses des nouveautés de Starck, Lissoni ou Urquiola, la nouvelle boutique de la Porte de Namur se veut autant un espace d’exposition qu’un lieu de vente. Allez-y pour voir, pour toucher, et éventuellement pour détester. C’est aussi à cela que l’on reconnaît un design mémorable. Pour preuve.

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