Hygge, lagom, lykke… pourquoi les méthodes scandinaves cartonnent en automne - Victoria Henin

Hygge, lagom, lykke… pourquoi les méthodes scandinaves cartonnent en automne

Les soirées raccourcissent, les pulls remontent des armoires et l’envie de se replier chez soi revient dès la première averse. L’automne est la saison idéale pour se pencher sur ces philosophies venues du Nord, qui promettent un bonheur à hauteur de quotidien. Tour d’horizon, de Copenhague à Stockholm… avec un détour par le Japon !
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18 h sonnent à peine que le jour, déjà, semble pressé de partir. Dehors, le ciel de septembre vire au gris ardoise, et vous rentrez les épaules encore mouillées, la clé froide entre les doigts. Dans l’entrée, votre main ignore l’interrupteur du plafond, dont vous connaissez trop bien la lumière de salle d’attente. À la place, vous allumez une petite lampe posée sur la commode, puis d’une deuxième près du canapé, pendant que la bouilloire commence à chanter dans la cuisine. Sans le savoir, vous venez de faire un geste que les Danois ont élevé au rang d’art de vivre, et qui a quelques variations, bien décidées, du Danemark au pays de Galles, à s’installer elles aussi dans votre salon cet automne. Le temps d’une tasse de thé, faisons les présentations, en commençant par l’aîné de la famille…

Le hygge, l’art de se sentir bien au chaud

Ce geste de la lampe allumée plutôt que du plafonnier, les Danois l’appellent le hygge. C’est le plus connu de la famille, celui par qui la vague scandinave est arrivée jusqu’à nous. Le mot, que l’on prononce « hou-gueu », n’a pas d’équivalent exact en français. On le rapproche souvent de l’anglais « cosy » ou de notre « cocooning », mais il désigne plus précisément un sentiment de confort, de sécurité et de convivialité ; celui que l’on éprouve lorsqu’on est bien installé, au chaud, entouré des bonnes personnes. En 2016, le terme a connu un tel succès dans le monde anglosaxon qu’il a figuré parmi les mots de l’année du dictionnaire Collins.

Concrètement, le hygge passe d’abord par l’atmosphère. Meik Wiking, auteur du Livre du hygge, considère la bougie comme son instrument par excellence, parce que ses compatriotes préfèrent de loin une lumière douce et tamisée à un éclairage vif et uniforme. S’y ajoutent les matières naturelles qui invitent à toucher, comme le bois brut d’une table, la laine d’un plaid ou le lin d’un coussin, et tout ce qui réchauffe les sens, du crépitement d’un feu de cheminée à l’odeur d’un gâteau qui cuit au four. Mais le hygge ne saurait se réduire à un décor, puisqu’il désigne avant tout une manière de savourer l’instant, le temps d’un dîner qui s’éternise entre amis ou d’une soirée de lecture sous la couverture. Des moments simples qu’on aurait tort de croire anodins.

Seulement voilà, la dernière bougie finit toujours par s’éteindre, et le lundi, lui, revient toujours…

Il faut alors regarder du côté suédois

Là-bas, on parle de lagom. Le mot est lui aussi intraduisible, mais on peut le rendre par « juste assez », « ni trop ni trop peu », l’idée d’une quantité ajustée à ce dont on a réellement besoin. Les Suédois résument cette philosophie par un proverbe, lagom är bäst, que l’on pourrait traduire par « le juste milieu est ce qu’il y a de mieux ». Une légende populaire fait remonter le mot aux Vikings, qui se seraient passé une corne d’hydromel autour du feu en veillant à ce que chacun puisse boire sa part. Les linguistes doutent de cette origine, mais l’image dit bien l’esprit du concept, fait d’équilibre et de partage.

Contrairement au hygge, qui se vit surtout à la maison, le lagom s’applique à tous les pans de l’existence. Au travail, il se traduit par un équilibre assumé entre vie professionnelle et vie privée, où quitter le bureau à une heure raisonnable n’a rien de honteux. Dans la consommation, il invite à acheter moins mais mieux, à privilégier des vêtements et des meubles de qualité que l’on gardera longtemps, à chiner plutôt qu’à céder à la fast fashion, et à éviter le gaspillage en achetant des quantités raisonnables.

Dans l’intérieur, il se reconnaît à ces pièces épurées où rien ne sature le regard, et où chaque objet a une utilité ou une valeur affective. Il ne s’agit pourtant pas de se priver ni de viser une forme d’ascèse, puisque le lagom demande simplement de repérer le moment où l’on a assez, ce qui, dans un monde qui pousse sans cesse à en vouloir davantage, relève presque de l’acte de résistance. Reste une question que ni la bougie ni la mesure ne suffisent à trancher : qu’est-ce qui nous rend vraiment heureux ?

Il faut alors regarder du côté suédois

Ils l’appellent le lykke, que l’on prononce « lu-keu », un mot qui signifie tout simplement « bonheur ». Meik Wiking, déjà auteur du Livre du hygge et fondateur du Happiness Research Institute de Copenhague, lui a consacré un ouvrage en 2017. Là où le hygge se concentre sur une atmosphère et un moment, le lykke embrasse une vision plus large du bien-être, nourrie par les liens que l’on tisse avec les autres, le sentiment de trouver du sens dans ce que l’on fait et l’attention portée aux petits plaisirs du quotidien.

Appliqué à la maison, le lykke invite à aménager son intérieur pour soi et pour ceux que l’on aime, plutôt que pour impressionner ou coller aux tendances qui défilent. Cela peut passer par une grande table aux formes courbées, autour de laquelle chacun trouve sa place, par un salon pensé pour la conversation plutôt qu’orienté vers la télévision (les fameux « conversation pits »), ou par plusieurs sources de lumière qui dessinent des îlots chaleureux dans la pièce.

Le lykke fait aussi une vraie place aux objets qui ont une histoire, une céramique rapportée d’un voyage, un fauteuil hérité d’une grand-mère, une photo de famille posée sur une étagère. Il s’accommode enfin volontiers d’un peu de désordre, des livres qui traînent sur la table basse aux coussins déplacés après une soirée entre amis, car une maison heureuse est d’abord une maison habitée.

Le Nord n’a pourtant pas le monopole de ces mots doux. D’autres ont fait le voyage jusqu’à nous, parfois de très loin…

Au Japon...

Là-bas, on parle d’ikigai, un concept qui s’est lui aussi fait une place de choix dans nos bibliothèques. Le mot associe iki, qui signifie la vie, et gai, ce qui lui donne de la valeur, et désigne ce qui fait que l’on se lève le matin, sa raison d’être en quelque sorte. Il a été popularisé en Occident par le best-seller à son nom d’Héctor García et Francesc Miralles, paru en 2016, qui l’associait à la longévité exceptionnelle des habitants de l’île d’Okinawa.

En Occident, on le représente souvent sous la forme d’un schéma de quatre cercles qui se croisent entre ce que l’on aime, ce pour quoi l’on est doué, ce dont le monde a besoin et ce qui permet de gagner sa vie. Au Japon, l’ikigai est une notion bien plus humble, que l’on décrirait comme une « somme de petites joies plutôt que comme une grande vocation ». Le premier café du matin, un potager que l’on entretient ou une promenade quotidienne peuvent suffire à le nourrir.

Au Pays de Galles

Direction le pays de Galles, où le hwyl, que l’on prononce « hou-il », vient secouer sans ménagement la torpeur du salon. Oubliez la tiédeur du plaid et la lueur sage des bougies, ce mot-là parle d’une ferveur qui vous prend à la gorge et vous soulève avant même que vous ayez compris ce qui vous arrive. Vous l’avez peut-être déjà ressentie sans savoir la nommer, dans un stade où des milliers de voix entonnent l’hymne national avant le coup d’envoi d’un match de rugby, dans une chapelle dont les murs vibrent sous la voix d’un chœur, ou face à un océan démonté, les cheveux trempés et les joues giflées par le vent au sommet d’une falaise.

Hygge, lagom, lykke… pourquoi les méthodes scandinaves cartonnent en automne - Pexels / @RonLach - Victoria Henin
Pexels / @RonLach

Le hwyl n’a pourtant rien de réservé aux grandes occasions. Au quotidien, les Gallois s’en servent pour dire qu’une chose est joyeuse ou amusante, preuve que cet élan peut aussi surgir d’une soirée entre amis ou d’un fou rire partagé. Le mot désigne d’ailleurs la voile d’un navire, celle qu’une rafale gonfle d’un coup pour faire filer le bateau. De quoi convaincre les plus casaniers d’enfiler un imperméable et d’aller prendre l’air, au moins une fois cet saison.

D’ici quelques semaines, les soirées d’automne auront tout le loisir de nous mettre à l’épreuve. Libre à chacun, ces soirs-là, de choisir le mot qui lui ressemble le plus.

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