Atmosphère éclectique

L'architecte d’intérieur et créateur vit, tout près de Bruges, dans un manoir revisité à l’anglaise.
Par Estelle Toscanucci Photos Tim Van de Velde |

Converser avec Jean-Philippe Demeyer est une expérience rafraîchissante et déstabilisante. Indubitablement, le caractère est entier. D’emblée, celui qui consacre sa vie aux meubles et aux objets vous explique que ceux-ci n’ont pour lui aucune valeur sentimentale. Il enchaîne en disant que les choses laides et colorées, c’est tout lui, qu’il déteste le terme “décorateur” et qu’il est las de parler de ce manoir situé dans la campagne brugeoise. Un peu comme un écrivain ou un artiste trop souvent réduit à son chef-d’œuvre. Un ange passe et le voici qui explique qu’en chaque chaise abîmée, qu’en chaque vase dénigré… il y a une possibilité. Tout est question de point de vue, ou plutôt de vision. Ajoutant que chez lui, ce sont les tripes qui sont le plus souvent sollicitées, les mots lui semblent souvent superflus. Nous l’avions compris.

Comment ramène-t-on vie et âme dans une telle propriété ?

Cette demeure, je l’ai découverte à l’adolescence. Je passais souvent ici lorsque j’avais une quinzaine d’années. Vingt ans passent, je l’oublie, et la voici mienne. Elle était abandonnée depuis un demi-siècle. Il n’y avait ni électricité ni chauffage… elle était passablement délabrée. Elle me faisait penser au château de la Belle au bois dormant. La dernière famille noble à l’avoir habitée n’avait rien amélioré, mais n’avait rien massacré non plus. Tout était dans son jus. Ce que j’ai essayé de faire ? Une restauration conservatrice : je ne voulais pas tout refaire, je n’aime pas cette tendance du “tout nouveau, tout propre”. Je préfère garder et ajouter. Et puis mon idée était de créer mon îlot anglo-saxon parce que je me définis comme anglophile : je suis émerveillé par le romantisme des villages anglais, le respect de ses habitants pour la tradition et les jardins. L’Angleterre est le seul pays que je connaisse qui parvient à combiner parfaitement héritage et modernité. Cette maison a beaucoup de caractère, mais je suis plus important qu’elle. Elle est mon outil, je ne veux plus me cacher derrière elle. Chaque lieu a besoin d’un guide.

Il semble toutefois que vous ayez du respect pour elle…

Il faut respecter le passé. Mais cela ne doit pas être un frein. J’ai beaucoup de mal avec l’engouement actuel pour le vintage. C’est une tendance trop exclusive : vivre uniquement dans les années 60 ne m’intéresse pas... J’ai tendance à parler de “tyrannie du vintage”. Pour apporter un peu de nuances à mes propos, je crois aussi qu’on copie toujours un peu ce que les grands-parents ont fait. Les amoureux du vintage sont bien souvent trentenaires. Ma grand-mère est née en 1917. Je veux du victorien, du médiéval, du moderne, du contemporain, je veux tout : ma maison doit être adaptée au XXIe siècle. Il faut éviter la peur et le statisme, ne pas craindre de transformer les bâtisses et les monuments.

Vous dites ne pas aimer le terme “décorateur”…

Pour moi, décorer, c’est ajouter des choses qui ne sont pas nécessaires. Dans une maison, on ne décore pas, on pose pour structurer une pièce. Je me sens antiquaire et créateur : je crée des atmosphères, des confrontations, des contrastes.

Quelles sont vos sources d’inspiration ?

J’adore l’architecte d’intérieur David Hicks, mais pas comme il est présenté actuellement. On le réduit à un papier peint géométrique posé dans des toilettes. On oublie qu’il a créé de magnifiques maisons de campagne en Angleterre. Hicks a également fait des jardins incroyables. Lui aussi combinait le très ancien et le moderne. Je m’inspire de thèmes. Ici, il y a une pièce austère, une autre façon house of Lords avec une horloge Big Ben affreuse, que j’ai peinte en blanc (ci-dessus). J’ai une table néo-Lancelot. J’adore aussi le néo-gothique. J’aime beaucoup les néo, souvent ils me plaisent plus que le vrai. Car le néo se laisse plus aller. Moi, j’ai davantage besoin de twists. En fait, tout m’inspire. Un monument, le pull d’une femme dans un restaurant… et mes madeleines de Proust. Je vais à nouveau évoquer mes grands-mères, qui vivaient dans des mondes à part. L’une avait une villa blanche avec un toit en schiste, un grand jardin avec des sapins, un intérieur néo-Louis XIII. L’autre était toute simple et rustique. 

Lorsque vous décidez de transformer un objet, ou que vous créez vos coussins, comment cela se passe-t-il ?

J’explique très, très vite, car sinon cela m’échappe. Je crains aussi de trop penser et de faire des fautes. La couturière qui réalise mes coussins est incroyable car on se parle en trois mots. Elle a compris, et je suis à l’aise. Je bloque si on me pose des questions. Je n’aime pas le joli, le parfait parce que le joli est relatif. Je recherche l’émerveillement, comme Alice au pays des merveilles. Depuis que je sais que j’ai un cerveau, je suis passionné par l’esprit d’une maison. Et c’est le passé qui me transporte vers le futur.

Vous comprenez que de nombreuses personnes aujourd’hui désirent plutôt vivre dans un environnement apaisant ?

Le beige, le grège, la pièce blanche et le canapé gris, c’est parfait pour l’hôpital. Une pièce blanche n’apaise pas. Pour moi, c’est le contraire, c’est l’horreur du vide. Ici, j’ai des attaches visuelles partout. Je les renouvelle sans cesse. Et peu importe la marque, peu importe l’histoire, peu importe le prix. Le chic, c’est le mélange. Et l’enthousiasme. Chaque jour, je trouve quelque chose qui me satisfait. Je peux réaliser un intérieur avec des éléments qui viennent de magasins de seconde main. J’aime aussi provoquer, mais de manière positive. Et j’aime les contraintes, car elles stimulent la créativité. Mais une fois les contraintes formulées, il faut me faire confiance.

Votre galerie se trouve à Knokke. Pourquoi ce choix ?

C’est un peu l’essence de la Belgique, selon moi. C’est un microcosme heureux. J’aime aussi le côté familial de la mer du Nord, il y a de la place pour tout le monde. Je suis très attaché à la Belgique, son ouverture d’esprit et son excentricité. Il faut conserver cela. J’adore également Bruxelles. Soigner ses contrastes est une absolue nécessité. On ne les trouve nulle part ailleurs.  

Actu

Jean-Philippe Demeyer crée en ce moment un jardin avec piscine à Knokke, conçoit une villa autour du thème “Barbapapa meets James Bond” sur l’île grecque de Paxos, un triplex à Méribel et une maison Art déco à Anvers. Il propose ses trouvailles dans sa propriété brugeoise (3 Rooigem, 8310 Bruges) et dans sa galerie à Knokke (98 Spaneendreef, 8300 Knokke-Heist, T. 050 59 98 44, ouvert le week-end, appeler avant d’y aller).