Christian Hecq, l'âme belge de la Comédie Française

Au cœur de Paris, dans une loge regorgeant d’objets hétéroclites, l’acteur se prête au jeu délicat des confidences. Une bouffée de belgitude.
Par Yetty Hagendorf. Photos François Roelants. |

Un vieux Saint-Nicolas en spéculoos trône sur son bureau depuis le mois de décembre. Christian Hecq en a grignoté la tête. C’est un cadeau. Un clin d’œil que se font tous les ans, les six comédiens belges, sur la soixantaine d’acteurs que compte la troupe, pour parer au mal du pays quand ils ne se regroupent pas à la cantine pour laisser revenir l’accent ou les expressions, parce que ça fait du bien !

De sa loge, Christian Hecq a une vue plongeante sur la place Colette. Il l’occupe seul. Privilège de sociétaire. Un statut acquis en janvier 2013, après cinq années comme pensionnaire. Tout ce qui s’y trouve n’appartient qu’à lui : le vieux téléphone noir à cadran et cornet suspendu au mur, le casque sèche-cheveux en métal, transformé en lampe, dernier vestige du salon de coiffure "Chez Zézette" à Nivelles.

J’habitais en face. Je n’ai pas voulu qu’il finisse à la benne à ordures quand Zézette a fermé. Là encore, des instruments de musique, qui résonnent de mélodies klezmers ou tziganes le matin, quand la prestigieuse maison s’éveille : un saxophone, un baryton, une basse et un soprano, dont Christian Hecq joue depuis sa première année en sciences physiques à l’université de Mons.

Dans ce joyeux bric-à-brac, face au canapé gris-vert, une horloge en bois d’un autre temps. Elle vient du magasin d’antiquités de la sœur de mon grand-père maternel, une Bruxelloise. Que voudrais-tu garder quand je serai morte ? me répétait-elle. Tes pendules, lui disais-je, du haut de mes dix ans. Je les ai toutes eues !

Jamais, au grand jamais, il n’aurait imaginé entrer à la Comédie-Française, ni même devenir comédien. J’étais venu voir une pièce de Molière, salle Richelieu, enfant. Tous les deux ans, ma mère s’offrait un week-end à Paris. On prenait le TEE le vendredi soir, c’était déjà extraordinaire : on dînait dans le train ! Puis, tels de parfaits touristes, on passait d’expositions en musées et le soir on alternait théâtre public et théâtre privé. J’ai vu Thierry Le Luron, Jean Piat, mais ce sont des compagnies plus “branques” qui ont éveillé mon appétit de la scène.

Une aptitude inouïe au burlesque

La mère de Christian Hecq, qui rêvait d’être danseuse, le pousse sur la scène du concours d’entrée de l’INSAS. Et elle a raison : son fils imite formidablement les gens. Pas leur accent, mais leur gestuelle, leur démarche, leur mimique. Il a une énergie incroyable qui envoûte le Jury. Une aptitude inouïe au burlesque. Reste à la canaliser…

Dès l’entrée à l’INSAS, je me suis senti à ma place. Puis tout s’est enchaîné, Sans être une star ni une vedette de cinéma, je n’ai jamais cessé de travailler. À 30 ans, il se frotte à la piste. Avec la clownesse belge Carina Bonan. Avec l’impertinent Charlie Degotte. Il représente même la Belgique au Festival du cirque de demain. À 40 ans, il craque pour la marionnette. Amoureux fou des spectacles de Philippe Genty, il s’inscrit à l’un de ses stages et se fait engager.

Alors qu’il est en tournée en 2008 avec Boliboc, Muriel Mayette, administratrice générale de la Comédie-Française, l’appelle Vous n’avez rien contre la Comédie-Française ? lui dit-elle. Et à 48 ans, le Belge devient fonctionnaire de l’Etat français. Et aussitôt, plein de choses changent. Ici, on prend grand soin de ses partenaires, car ce sont des collègues pour longtemps ! On ne se déplace plus d’un théâtre à l’autre, ce sont les metteurs en scène qui viennent à nous. Mais on est éjectable, d’abord une fois par an, puis tous les dix ans, tous les cinq ans… Sur décision de nos pairs !

Il apprend aussi à s’exprimer différemment. Ses pitreries déclenchent toujours des cascades de rires pour le grand bonheur du public, il a fait de Bouzin, dans Un fil à la patte de Georges Feydeau, un personnage d’anthologie, qui lui vaut en 2011, le Molière du meilleur comédien.

Mais au sein de la troupe, Christian Hecq élargit considérablement sa palette : J’apprends à contrôler ma corporalité, à m’exprimer autrement qu’en sautillant ! Jamais je n’aurai pensé donner de la voix à de vieilles chansons françaises par exemple.

Capitaine Némo… estropié 

En 2014, il propose avec Valérie Lesort, sa femme, 20 000 lieues sous les mers. Un an de préparation, deux mois de répétition, quinze jours pour apprendre aux comédiens la manipulation des marionnettes et… quelques jours avant la première, alors qu’il circule comme toujours en deux roues, Christian Hecq est percuté par une voiture. Il perd connaissance, fractures multiples, dents cassées !

Deux représentations sont annulées, mais à la troisième, il est sur scène, incarnant le capitaine Némo, la mâchoire abîmée, articulant à peine, le bras plâtré ! Le spectacle se joue à guichets fermés.

Aujourd’hui, plus d’un an plus tard, alors que la pièce est reprise au théâtre du Vieux Colombier (l’un des trois théâtres de la Comédie-Française), il ne sait plus que faire de cette main si longtemps immobilisée. De sorte, qu’on lui a mis un gant : Le capitaine Némo a fait la guerre, il aurait très bien pu être estropié !

Sa mémoire ne parvient plus à effacer le plâtre. Quand le texte est dans la boîte, il ne bouge plus, mais j’ai une mémoire catastrophique ! Je dois répéter et répéter à voix haute, j’écris et je réécris le texte page après page, avec une orthographe déplorable ! Thierry Hancisse, le plus âgé des Belges de la troupe, originaire de Namur, lit le texte deux fois et le connaît par cœur, c’est injuste ! 

20 000 Lieues sous les mers d’après Jules Verne, jusqu’au 12/03 au théâtre du Vieux-Colombier à Paris, www.comedie-francaise.fr