Rendez-vous est fixé un lundi matin à 10 h précises chez Wild & The Moon, un café branché du neuvième arrondissement. Le lieu n’est pas anodin. Pendant la fashion week, cette cantine est le repaire des tops et des influenceuses accros au matcha et au « sans gluten ». Celui qui s’est fait connaître par ses vidéos YouTube mixant détails délicieusement superficiels et analyses ultra-précises de ce qui se passe sur le catwalk, est désormais reconnu, voire starisé, par une génération biberonnée aux réseaux sociaux.
Parce qu’il égratigne gentiment les acteurs de la mode (qui l’adorent !) tout en nous bluffant par sa verve légendaire, le journaliste de 51 ans vise toujours juste. Son emploi du temps bien chargé ne l’empêche toutefois pas de fréquenter assidûment les musées et… d’écrire. Dans son troisième livre, Loïc Prigent conserve son style drôle et incisif, mais il s’attaque cette fois à des sujets plus sérieux : la naissance du prêt-à-porter et du système de la mode tel qu’il existe aujourd’hui, ainsi que l’évolution du style féminin vers une libération du corps.
Vous nous avez donné rendez-vous dans un temple de la healthy food ; un lieu prisé des stars. En créant cette cantine, Emma Sawko a eu la bonne idée, au bon moment. Selon vous, dans la mode, ça arrive rarement, mais quand c’est le cas, c’est bingo…Certaines idées – pourtant très bonnes – étaient inimaginables dix ans avant d’être réalisées. Et dix ans après leur création, il serait inimaginable qu’elles n’existent pas. D’où l’importance du bon timing. Les plus grandes révolutions nous apparaissent souvent comme des évidences. Je pense par exemple à une chapelle à Florence dont l’architecture classique m’est tout de suite apparue comme sublime, donc évidente. Pareil pour la petite robe noire de Chanel. Quand j’ai découvert la première version de 1926, je l’ai trouvée d’une incroyable modernité. J’avais l’impression, en la voyant, qu’elle nous parlait en direct. Quand on imagine un truc vraiment nouveau, on prend un risque. Celui de faire scandale ou, parfois, de rater sa cible.Dans votre livre, vous faites allusion à une foule de concepts qu’on croirait réservés à ce siècle. Or, les usines de Manchester qui fabriquaient les crinolines dans des conditions de travail terribles, nous rappellent les récents scandales qui ont ébranlé le secteur du vêtement…Ce livre est une manière d’éclairer le présent, mais aussi, d’une certaine façon, de nous déculpabiliser par rapport à des dérives qu’on considère comme contemporaines. À Manchester, le progrès s’est opéré de manière très lente par le biais de lois particulièrement hypocrites qui ont interdit le travail des enfants, mais de manière progressive. Je suis, pour ma part, un journaliste de défilés. J’ai visité peu d’usines, mais ce que j’ai vu dans certaines – je pense par exemple aux ateliers de teinture ou à des usines de manteaux, où les gens travaillent dans un bruit assourdissant –, ne peut évidemment que m’interpeller. Surtout quand on note le contraste entre les conditions de travail hallucinantes de ces ouvriers et les boutiques de luxe dans lesquelles les vêtements sont vendus. Ce week-end, j’ai passé des heures à me documenter sur les grèves de 1907 dans les usines françaises de boutons. Et puis là, vous voyez, je me pâme devant un super-smoothie : c’est ça, le paradoxe.Vous pointez du doigt l’importance, hier comme aujourd’hui, de créer de la nouveauté pour faire vivre les artisans et les fabricants. D’un autre côté, il y a urgence de ne plus surproduire. Ce dilemme est-il toujours présent en 2024 ?Je suis convaincu que certains jeunes designers ont vraiment un discours inédit. Je pense notamment à Paolina Russo, que j’ai rencontrée tout récemment. Elle conçoit une mode compostable avec des vêtements qui, s’ils sont plantés dans la terre, se dégradent après quelques jours. Ce genre d’initiatives énerve les générations d’avant. Et ça, c’est toujours un bon indicateur ; c’est la preuve que le changement est en marche !Vous expliquez aussi comment, au XIXe siècle, on a condamné la débauche de luxe qui pourrissait la société pour ensuite le célébrer à nouveau. Vous dites que les périodes d’austérité ne durent jamais longtemps. Est-ce encore le cas aujourd’hui ?Des statistiques récentes montrent qu’en nombre de pièces, on n’a jamais autant produit et consommé. De mars à juin 2020, une foule de créateurs s’exprimait sur le côté ultra-vertueux de cette pause obligée. Quand ils disaient, main sur le cœur, que la mode était allée trop loin, je pense qu’ils étaient sincères. Depuis la fin de la pandémie, le manège est pourtant reparti de plus belle : l’emballement du secteur, les cycles de consommation de plus en plus rapides, une lassitude de la nouveauté acceptée, voire encouragée… Les outils de production évoluent comme jamais, la puissance publicitaire est inédite dans l’histoire, l’abondance est plus que jamais une réalité.Le couturier Charles Frederick Worth a inventé la haute couture, le principe de collection, les étiquettes sur les vêtements, le prêt-à-porter, les mannequins… C’est quoi le plus grand défi actuel de la mode selon vous ?Comme le dit très justement le créateur Rick Owens, le système de la mode n’a plus évolué depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Il est temps de le repenser. Ça doit se passer dans les écoles, mais aussi du côté des ingénieurs qui vont par exemple repenser la manière dont on peut recycler l’eau nécessaire à la fabrication des vêtements. La mission des créateurs, c’est de développer des idées qui vont ensuite challenger les recherches des ingénieurs.À propos de Worth, vous évoquez ces femmes « mal habillées, mais admirées » car vêtues d’une robe du couturier qu’il fallait absolument porter. C’est ce paradoxe qui vous plaît et qui vous amuse quand vous scrutez le front row des fashion weeks ?J’ai, c’est vrai, un faible pour la maladresse typique des nouveaux riches. Une sorte de revanche de ces consommateurs qui, face aux vêtements de luxe, sont comme des enfants dans une confiserie. Ils veulent un max de bonbons. Ils sont habillés comme des sapins de Noël… Et alors ? C’est leur droit. Au fond, tout le monde aime les sapins de Noël. Et puis qui sommes-nous pour décréter ce qui est moche ou beau ? Quand je couvre les défilés, j’essaye de capturer des instantanés du folklore qui entoure ce milieu. J’aime savoir qui est là et pourquoi. Je pense notamment à Yseult à la fin du défilé Balenciaga. Cette fille m’a bluffé par son sens du répondant.Dans la même veine, vous avez suivi Angèle lors de ses essayages au cœur de la maison Chanel qui l’avait habillée pour sa tournée. Quel effet vous a-t-elle fait?Chez les créateurs belges, tout est très réfléchi, malin sans être intimidant. Pareil pour Angèle, dont le professionnalisme est hallucinant. Cette fille est arrivée au premier briefing avec un moodboard digne d’un créateur de mode Elle savait très bien ce qu’elle voulait. Son sens du détail est inouï.Avec votre livre, vous vous placez moins dans l’instantané. Un choix délibéré ?Mon intention est en effet d’aller plus loin, c’est-à-dire de comprendre le système de la mode. Pour l’instant, je suis par exemple captivé par le parcours d’André Courrèges dans les années 60. Un talent fou, un succès écrasant, mais qui l’a paralysé.Courrèges : une maison désormais orchestrée par un Belge de talent. À votre avis, une marque dirigée par un directeur artistique qui n’est pas son fondateur a-t-elle encore sa raison d’être ?Pour un jeune créateur comme Nicolas Di Felice, c’est à la fois une chance et un piège. Quand vous arrivez dans une telle maison, vous n’avez pas d’autre choix que de faire du Courrèges. Ça peut être un frein à la création. D’un autre côté, la logique de la célébrité est un levier économique et médiatique qui ouvre forcément des portes. Mais je vous l’accorde, seul le secteur de la mode s’aventure dans cette voie. Imaginez un instant qu’Edith Piaf ou Marlene Dietrich aient continué d’exister, même après leur mort, au travers de cinq ou six clones d’elles-mêmes. Ce genre de bizarreries, c’est ce que j’appelle la sorcellerie de la mode.Dans ce premier tome, vous évoquez longuement les folies vestimentaires de l’impératrice Eugénie qui, à l’occasion de l’inauguration du canal de Suez, avait emporté 500 robes dans ses malles. À cette époque, gaspiller était considéré comme prodigieux. Qui sont les Eugénie de 2024 ?Ce ne sont plus les souveraines, mais les stars. Cela dit, j’ai récemment pu échanger avec Brigitte Macron sur sa relation avec Nicolas Ghesquière, qui l’habille depuis 11 ans en s’adaptant avec grâce aux obligations du protocole. Cette fidélité mutuelle permet de faire briller la mode française à l’international. Les vraies stars du front row, ce sont évidemment les célébrités. Alors, on le sait : elles sont souvent sous contrat d’exclusivité et payées par les maisons, mais parfois la longévité de certaines collaborations donne naissance à des choses fabuleuses. Je pense à Catherine Deneuve. On a souvent pensé qu’elle était l’amie d’Yves Saint Laurent, alors que leur lien était plutôt professionnel. Mais à force de porter les vêtements de cette griffe, elle a acquis une incroyable connaissance des coupes, des matières… J’ai eu la chance d’être assis à côté d’elle au premier rang d’un défilé. Son vocabulaire est juste. Pour moi, c’est la plus grande rédactrice mode de France.Vous racontez l’importance qu’a prise la crinoline : une pièce qui symbolise tous les paradoxes de la mode, ni discrète, ni pratique, ni fonctionnelle, ni économique… Vous dites qu’elle « impose le respect ». Comme le fait aujourd’hui le sac à un million de dollars de Pharell Williams pour Louis Vuitton ?La crinoline avait pour mission de mettre la femme qui la portait au centre de l’attention. Mais pour ce sac, j’hésite… Sur le moment, je l’ai trouvé génial (il sourit), mais après, j’ai compris que je n’avais pas pigé. Le message me dépasse. Je pense que ce sac mériterait une étude philosophique… Mais à ce moment de mon parcours, je me méfie des retours en arrière sur des concepts trop récents. C’est toujours dangereux. Je préfère me concentrer sur l’immédiateté ou, au contraire, sur l’histoire de la mode. Ma nouvelle obsession, c’est de la raconter avec la même vitalité que quand j’évoque le présent !Mille Milliards de rubans (la vraie histoire de la mode), éditions Grasset. L’univers de Loïc Prigent (vidéos, articles, analyse, décryptage…) est à découvrir sur son site fashionmoodboard.com