
Quand on lui demande si la médecine légale a toujours été une vocation, Grégory Schmit est catégorique : « Pas du tout ! À mon entrée en fac de médecine au début des années 2000, cette spécialité n’était ni populaire, ni même évoquée. Les séries comme Les Experts n’existaient pas encore. » Lui rêve d’abord de devenir vétérinaire, mais la perspective d’étudier à Liège le refroidit. Il se rabat sur la médecine humaine, sans avoir idée du virage qu’il prendra quelques années plus tard.
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C’est un reportage télé, vu en quatrième année, qui allume une première étincelle. « Ça avait l’air très complet : on parlait de morts, bien sûr, mais aussi de vivants, d’enquêtes, de justice… » Un intérêt confirmé lorsqu’il assiste à ses premiers cours de médecine légale, et plus tard, par un stage marquant aux côtés de son futur mentor, dans le cadre d’un fait divers aussi glaçant que célèbre : l’affaire Geneviève Lhermitte. « Je faisais mon entrée dans le métier. J’avais un sentiment très ambivalent, entre crainte et excitation. Mais quand je suis entré dans la salle d’autopsie, il n’y avait pas du tout une ambiance morbide ou lourde. On y discutait de l’affaire, mais aussi de tout et de rien. C’étaient mes premières autopsies, alors j’étais surtout concentré à l’idée de bien faire, je faisais abstraction du fait qu’il s’agissait de corps d’enfants. »

« 50 % de morts, 50 % de vivants »
On imagine volontiers le médecin légiste enfermé dans une froide solitude, penché sur un cadavre, seul face à l’horreur. La réalité est bien différente. « On travaille rarement seul : il y a toujours la police, les magistrats, les experts… En revanche, il est vrai qu’on ne fait pas de médecine curative. On constate, on analyse, on objectivise les faits, c’est ce qui lui donne un côté un peu triste aux yeux des gens. »
Aussi, contrairement à l’image trop souvent répandue, le quotidien du médecin légiste ne se résume pas à la mort. « Mon activité est répartie moitié-moitié entre morts et vivants. J’interviens aussi bien sur des scènes de crime que dans des affaires d’agressions sexuelles, d’accidents, ou pour évaluer les lésions dans des contextes judiciaires ». Paradoxalement, c’est ce contact avec les vivants qu’il trouve le plus difficile dans son métier. « Un mort, c’est un objet d’expertise. Une victime vivante, elle amène avec elle toute sa douleur, son histoire, son affect. C’est là qu’il faut être fort pour garder la distance nécessaire, tout en faisant preuve d’empathie. »

Gérer l’horreur
Comment se protéger face à l’horreur, jour après jour ? « Il faut une certaine force de caractère, c’est sûr. Mais on n’apprend pas à se blinder dans les cours. On apprend sur le terrain. Et surtout, il faut être convaincu que ce métier est fait pour soi. Ce n’est pas un choix par défaut ». Il le martèle néanmoins : maintenir une distance émotionnelle ne signifie pas manquer de respect. « Quand je travaille, je respecte infiniment les corps, les situations, les personnes. Mais je dois rester factuel, répondre aux questions de la justice. Je ne peux pas me permettre de m’effondrer. »
La scène qui l’a le plus marqué dans ses 25 ans de carrière ? Celle des attentats terroristes du métro Maelbeek. « Ce n’était plus une scène de crime, c’était une scène de guerre. D’habitude, il y a un, deux ou trois corps, là il y en avait seize. Ce qui m’a frappé en descendant dans le métro, c’est la poussière qui recouvrait tout, et les murs fendus. Cela donne une idée de la puissance de l’explosion, et de ce qu’on risquait de découvrir au deuxième sous-sol. Il y avait des débris partout, l’alarme du métro qui hurlait… et les téléphones des victimes qui sonnaient sans cesse. C’est ça qui m’a le plus marqué. »
La mort en technicolor
Le contraste avec sa vie nocturne pourrait sembler saisissant. Pourtant, Grégory Schmit le vit naturellement. Le soir, il se transforme en Clarika, artiste drag chez Chez Maman, institution queer bruxelloise. « Ce n’est pas un exutoire, ni un besoin de compenser. C’est juste une autre facette de moi. J’ai toujours aimé faire la fête, me déguiser, monter sur scène ».
L’aventure commence par hasard, avec la Nuit des débutantes, un concours ouvert aux amateurs une fois par an Chez Maman. Il y participe pour s’amuser, se fait remarquer… et se retrouve propulsé dans la lumière. « Comme pour la médecine légale, ce n’était pas une vocation. Mais j’ai adoré. Et depuis, je continue. » Est-ce compatible avec un métier aussi sérieux ? « Totalement. Mes collègues magistrats ou policiers sont déjà venus me voir, certains de mes étudiants aussi. Je n’ai jamais reçu de remarques malvenues C’est peut-être une question de chance, mais c’est aussi parce que je n’ai jamais cherché à imposer quoi que ce soit. Je vis ma vie, tout simplement. »

Entre strass et scalpel
Au fond, son engagement dépasse la scène. Par son existence même, celui que l’on surnomme « Docteur Queen » délivre un message de liberté. « Un jour, une étudiante m’a écrit pour me dire qu’elle était rassurée de voir qu’on pouvait exercer un métier à responsabilité, et avoir une vie fun à côté. Ça m’a profondément touché ». Pas de double vie, insiste-t-il. « Je n’ai rien à cacher. Je ne mène pas une vie secrète, je ne fuis rien. Je suis passionné par tout ce que je fais, et quand j’aime quelque chose, je vais jusqu’au bout. Que ce soit une série, un job, une personne. »
Dans un monde où tout semble cloisonné, Grégory Schmit incarne une forme d’unité. Entre la morgue et les strass, entre la rigueur judiciaire et la liberté artistique, il dessine un pont inattendu. Et nous rappelle, à sa manière, que la vie ne tient qu’à un fil, alors autant la vivre pleinement !

Pour acheter le livre, rendez-vous sur le site des Éditions Racine.
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