
Éléonore Vinzio et Eva Laffut, toutes deux 24 ans, sont fraîchement diplômées de la section Fashion du CAD (College of Art and Design) à Bruxelles. « Dans cette école, on nous prépare à relever les nouveaux défis du secteur, tout en nous laissant libres de choisir notre voie. Pour ma collection de dernière année, j’ai souhaité utiliser des tissus de récupération ou d’origine naturelle, mais c’était un choix personnel. Le processus de changement vers une mode plus durable est clairement amorcé au sein de l’école, mais il reste encore beaucoup de chemin à faire », explique Eléonore. « Lors de mes stages, j’ai remarqué que seules certaines entreprises mettaient l’écoconception au cœur de leur démarche. La volonté de changement est donc plutôt individuelle », précise-t-elle. Même son de cloche du côté d’Eva Laffut, elle aussi résolument tournée vers le réemploi et l’upcycling. « Quand on se lance dans la création d’une collection entière, on se rend compte des limites qu’impose ce type de démarche. Peu de marques commerciales peuvent se permettre de relever de tels défis », ajoute-t-elle.

Professeure et maître en formation pratique à la Haute École Mosane (HELMo) à Liège, Christelle Cormann souligne, quant à elle, les attentes toujours plus grandes des étudiants en matière de durabilité : « Les jeunes qui s’inscrivent à l’école sont très sensibilisés à ces thématiques. C’est donc nous, enseignants, qui avons été contraints de faire preuve de réactivité pour adapter notre cursus à cette nouvelle donne. »
L’IA en ligne de mire
« Parmi les nouveaux enjeux du secteur, la réactivité, tant du côté des étudiants que des professeurs, est centrale », poursuit Christelle Cormann. « Qu’il s’agisse de capitaliser sur des tissus de réemploi, qui nous sont proposés par un partenaire, ou de faire face à l’accélération des processus de création. Lorsque nous abordons la question de l’IA, nous n’avons pas le temps de nous lancer dans des réflexions philosophiques sur le bien-fondé de cette approche. Notre rôle consiste à stimuler l’esprit critique de nos étudiants pour les aider à faire face à ces changements. Nous voulons à la fois leur donner accès à la création d’images virtuelles et les informer sur le coût énergétique lié aux nouveaux serveurs informatiques qui alimentent ces logiciels », ajoute l’enseignante.

À Bruxelles, Philippe Van Mollekot, responsable produit pour la marque Bellerose et enseignant à l’école Francisco Ferrer, tient le même discours : « Aujourd’hui, les marques de mode attendent des stylistes qu’ils soient extrêmement polyvalents. Ils doivent maîtriser des logiciels de patronage de plus en plus sophistiqués, mais aussi être capables de passer de la création de vêtements au design d’accessoire en fonction des besoins de l’entreprise qui les emploie. Beaucoup de jeunes s’informent par le biais des réseaux. Leur vision du métier est tronquée. Dès leur sortie de l’école, ils imaginent qu’ils vont devenir directeurs artistiques de grandes marques alors qu’ils n’ont aucune expérience du terrain. Nous devons donc leur rappeler la valeur clé du métier : le travail, toujours le travail. »
L’importance de la culture mode
Philippe Van Mollekot insiste également sur l’importance d’éduquer les jeunes sur les dérives du secteur. En matière de néoconsommation, notamment. « En théorie, ils sont très portés sur la mode durable, mais certains, par manque de moyens, s’habillent dans les enseignes de fast fashion. J’aime les conscientiser à certaines problématiques en leur montrant, par exemple, que si le cuir végan ou la fausse fourrure sont en vogue, ils restent très polluants. » Le professeur souligne en outre la nécessité de cadrer certaines pratiques : quand un étudiant nous remet un travail réalisé presque totalement sur base de l’IA, nous nous rendons compte de l’urgence d’asseoir encore davantage leur culture mode », précise-t-il.

Directeur du CAD, Eric Vanden Broeck ajoute : « Ces dernières années, on a sacralisé l’intelligence artificielle. En tant qu’enseignants, notre rôle consiste à montrer aux étudiants comment ils peuvent s’en servir pour créer un plan de collection, organiser leur travail ou disposer de mannequins virtuels, mais nous devons aussi les inciter à conserver une liberté de pensée et d’action. » Eva Laffut conclut : «Dans le cadre de notre cursus, nous avons pu nous rendre compte à quel point l’IA délivrait des concepts formatés. Pour moi, rien ne remplace le dessin sur papier ou la création d’un vêtement moulé sur un buste ».
Résolument tournées vers l’avenir, les écoles de mode devancent les changements avec humilité, mais surtout dans un esprit collaboratif. « Qu’il s’agisse d’initier les étudiants au patronage zéro déchet, à l’upcycling, l’impression 3D, la teinture végétale ou au marketing digital, nous faisons appel à de nombreux experts extérieurs », précise Christelle Cormann. Au sein de l’école liégeoise, tout comme à Francisco Ferrer, un nouveau projet est également en passe de voir le jour : celui d’une « matériauthèque » qui va permettre aux futurs créateurs de se fournir en tissus, cuirs ou autres matières non utilisées par d’autres étudiants ou professeurs. Preuve qu’au-delà de l’IA et des logiciels de pointe, l’humain reste au cœur du débat.
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