Patrick Norguet ou l’art du design distingué pour tous - Charlotte Vanbever

Patrick Norguet ou l’art du design distingué pour tous

Il ne cherche pas à créer des objets qui soient « actuels », nous dit-il, « mais qui soient dans notre époque ». Patrick Norguet est l’une des figures de proue de design contemporain. Il crée pour les autres – dernière collaboration en date, des assises pour Flexform – des objets haut de gamme « appropriables », « pas pour les musées ni les galeries », précise-t-il. À l’heure de la « surproduction créative de bonne et de mauvaise qualité », le designer fait le point sur un métier qui reste méconnu.
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D.R

Il est français et a été exposé au MoMA de New York – enfin pas lui, mais sa création, Rainbow Chair –, mais c’est en parlant de design italien – parce que le « français s’est arrêté à Roger Talon qui a dessiné le TGV » – et de production industrielle et non pas élitiste qu’il s’anime. Patrick Norguet s’est fait un nom en créant pour quelques grandes marques, d’Hermès à Peugeot, et c’est en continuant de « designer » pour d’autres qu’il exprime le mieux son propre style, celui de l’adaptation à un environnement, à la société. « Je ne sais pas si je garde mon âme », sourit-il, « je ne sais pas où elle est ».

Mais son art, lui – même s’il préfère se définir comme designer et non pas comme artiste –, s’exprime élégamment dans des objets du quotidien qui peuvent toucher tout le monde, pour autant qu’on ait « la compréhension de cet objet ». Sa collaboration avec l’entreprise italienne spécialisée dans le mobilier haut de gamme, Flexform, est l’occasion d’une réflexion sur l’avenir d’un design distingué, qu’on peut s’approprier.

Tom Dixon nous livre en vidéo ses secrets de designer :

Vous avez créé pour Flexform une collection d’assises Ozzy (fauteuil pivotant et ottoman nomade). Lorsque vous travaillez avec une marque, comment parvenez-vous à correspondre à ses codes, ses attentes, sans perdre votre spécificité ?
Mon métier, c’est designer. Et « designer », c’est un mot un peu barbare, qui est un peu fourre-tout. Mais c’est un métier avant toute chose. Mon travail, constitue, depuis 25 ans déjà, à me fondre dans et à comprendre l’entreprise qui fait appel à moi, son environnement, son marché, sa distribution, son ADN, pour reprendre un mot du marketing. Et c’est ce que j’aime faire : découvrir une marque et, après, dessiner pour elle. Je ne me considère pas comme un artiste. Mon travail c’est vraiment d’essayer de comprendre un univers et d’essayer d’y amener une réponse. C’est presque un travail d’audit. Donc le cas de Flexform, c’est une entreprise italienne, positionnée haut de gamme du mobilier italien. Je ne vais pas dire que c’est comme une histoire d’amour – ça serait un peu romantique, même si je suis français –, mais la base pour moi est de partager la même synergie, la même dynamique pour pouvoir travailler ensemble. Quand il n’y a pas ce contexte-là, ça ne sert à rien parce qu’on ne va pas faire des choses intéressantes ensemble. Ce qui est important aussi pour moi, c’est qu’il s’agit d’une marque familiale, qui n’a donc pas été reprise par les groupes et les mecs de la finance qui ne comprennent pas forcément les choses. Après plusieurs rendez-vous, je leur ai proposé une esquisse de ce petit pouf Ozzy. Ils ont trouvé que ça correspondait totalement à leur histoire et on a élargi le projet pour en faire une collection complète sur laquelle on est encore en train de travailler.
Quand on parle de design italien, cela signifie quoi aujourd’hui ?
Je dirais qu’il est en danger, à cause de la mondialisation, d’autres marques qui sont venues sur le terrain. L’Italie a été précurseur. Ils ont inventé le beau, les Italiens ! Nous, à Versailles, on les a copiés ! Ils ont des techniques et un savoir-faire…
Ce pouf qui rappelle la selle du cheval, le cuir de sellerie, qu’est-ce qui vous en donne l’inspiration ?
Le cheval est présent dans mon environnement parce que ma fille fait de l’équitation. Et dans mon travail, et dans ma vie, je suis avant tout une éponge. Je dessine plein de choses dans plein de domaines différents, bien loin du design aussi. Et quand je commence à dessiner des choses, j’ai des images, des désirs, dans ma tête que je formule sous le crayon. Et le travail de cuir est devenu pour moi presque une évidence. Il y a plusieurs approches, il y a le cuir sellé, transposé avec des histoires de mode aussi comme le col d’une chemise… Cette espèce de carcasse en cuir épais comme une sellerie avec ce pliage qui donne une rigidité à l’ensemble du projet. Et, en même temps, cette espèce de prise de main qui fait que l’objet devient nomade parce qu’on peut l’appréhender par ce pliage.
Ce qui est intéressant, c’est qu’on parle d’une forme de luxe avec ce mobilier haut de gamme, mais qu’on utilise au quotidien, qu’on touche, qu’on déplace puisque sa fonction est « nomade »…
Ce qui ne m’intéresse pas, c’est de mettre des objets sur des vitrines, dans des musées. Et éventuellement, de se les faire voler (rires). Mon travail, c’est de rendre ces objets à vivre. Un sac en cuir d’une marque de luxe ou un pouf Ozzy, le but du jeu, ce n’est pas de le mettre dans son coffre. C’est de vivre avec, mais avec une compréhension de l’objet. Mon positionnement, ce n’est pas de faire des objets pour les galeristes.
Patrick Norguet ou l’art du design distingué pour tous - Charlotte Vanbever
Ozzy armchair par Patrick Norguet pour Flexform
Mais de faire de beaux objets et fonctionnels, comme avec ce coussin indéformable qui va attirer le regard…
Absolument, c’est de la narration tout ça, c’est une approche visuelle qui envoie des codes, là on parle d’une assise, elle envoie des référents qu’on a toutes dans notre inconscient collectif qui est en effet le luxe de cuir de sellerie. Il y a plein de mots qui peuvent le décrire, mais en même temps, il y a une appropriation facile parce qu’on est dans la fonction. Le travail est donc de faire des objets fonctionnels, pas juste design. Quand j’ai commencé, il y a 25 ans, j’ai fait la « Rainbow Chair »…
Justement, vous nous disiez ne pas vous voir en artiste mais plutôt en designer, mais cette création est une référence et est exposée au MoMA…
Merci, mais ce que l’on me demande de faire et ce que j’ai décidé de faire depuis 25 ans, c’est au final ne pas faire des pièces uniques, mais des pièces qui sont industrialisables, industrielles. Des fois, avec une approche de quantité de nombre plus ou moins réduite, ça peut être de l’artisanat aussi, mais que ce soit des objets à vivre.
Mais c’est une question d’innovation technique aussi votre métier…
Oui, parce qu’une grosse partie de mon travail, et c’est ce que j’aime aussi, ce sont les process. Je n’aborde pas les projets par la technologie, mais à un moment donné, c’est un outil de communication avec l’entreprise. Si vous êtes un designer qui ne maîtrise pas les savoir-faire, ou en tout cas un minimum, vous ne pouvez pas dialoguer avec l’entreprise car c’est tout un écosystème.
Quel est le point commun entre tous vos projets ? Une aspiration à faire ressortir l’essence même du produit ?
La création d’évidences. À un moment donné, quand le produit est prêt, je le mets sur la table ou je le pose dans un Salon, je me cache et je vois la réaction des gens. Mon cahier des charges est que les gens n’aient pas besoin de lire une notice pour comprendre le projet, mais qu’ils se l’approprient de façon naturelle. C’est un travail sur notre inconscient collectif que de faire des choses appropriables. C’est là la richesse de ce métier qui est parfois mal connu, mais on est au carrefour de plein de disciplines. Il y a plein de choses qui s’entrechoquent, inconsciemment, de technologie, de politique, d’évolution de ma fille de 17 ans dans son environnement, l’évolution de la société… Il y a plein de sujets qui font qu’on essaie de dessiner des produits qui soient actuels, qui ne soient pas du tout la projection à X années, mais qui soient dans notre époque.
Patrick Norguet ou l’art du design distingué pour tous - Charlotte Vanbever
Ozzy dining chair pour Flexform.
Dans notre époque et intemporels ?
Alors oui, la temporalité est un mot intéressant. Il est prétentieux parfois. Mais je pense qu’un bon design, c’est un design qui dure. C’est un peu chirurgical, mais on arrive peut-être à le sentir de temps en temps. La temporalité se sent par un équilibre d’une forme, d’un matériau. C’est un objet communiquant. Et quand cette alchimie s’opère, l’objet peut progresser à travers les époques et ne pas devenir un objet à la mode, justement. La mode dans notre métier, c’est un peu hors sujet. Le design a dérivé vers la mode actuellement. Il y a des décorateurs qui sont devenus des designers, tout le monde est devenu photographe, tout le monde est devenu designer, tout le monde est devenu tout. Et je me bats à essayer de protéger un petit peu les fondamentaux, c’est-à-dire que c’est un métier pour lequel il faut constamment travailler car il n’y a pas d’acquis, il y a constamment ce travail de recherche pour être dans notre époque.
Justement, notre époque veut qu’en matière de mobilier, on voit se démultiplier des copies et rééditions d’anciennes réalisations devenues iconiques, ce qui n’était pas le cas il y a 20 ans. Est-ce un handicap ou au contraire un moteur pour vous ?
Non, c’est un handicap parce que si je vais vraiment plus loin dans la réflexion, à quoi bon dessiner une nouvelle assise, une nouvelle chaise avec quatre pieds quand on n’a pas forcément le besoin ? Donc là-dessus, je rajoute une accélération du temps où le but du jeu de tous, c’est de faire du blé rapidement. C’est de sortir un produit qui va tout de suite être rentable. La réflexion se réduit et il faut tout de suite sortir pour faire des like. On est dans cette course vers l’occupation des médias, des réseaux. Je pense que le futur, c’est d’essayer de ralentir notre époque pour prendre le temps, ce qui devient vraiment du luxe. On assiste tous les ans à beaucoup d’objets qui remplissent un magazine et qui disparaissent rapidement. Il y a beaucoup de déchets. Il y a une surproduction créative de bonne et de mauvaise qualité. Mais il y a beaucoup de choses qui ne servent à rien. Et de la confusion… C’est valable sur plein de secteurs.
On parlait de copies et de surproduction. Mais il y a aussi la mode des rééditions…
C’est juste, on n’en peut plus. On a commencé à rouvrir les tombeaux et à en ressortir les choses du passé qui rassuraient, remis avec une bonne image, et ça devient vintage. On est dans une époque aussi où on ne connaît pas le futur. Il y a 20 ans, on se disait qu’en 2000 ce serait juste incroyable, la modernité absolue ! Et on est arrivé en 2000 et rien de nouveau. De nos jours, la projection du futur est plus une accélération de la technologie, elle passe non plus par la matérialisation mais par la technologie. Un iPhone ne change pas de design depuis presque 15 ans. Par contre, son intérieur évolue, l’objet reste muet et il n’y a pas de nouveau design. Le vintage, ou en tout cas la réédition, a permis à certaines marques et au public de se rassurer en ayant des fondamentaux. On est un peu au carrefour entre le passé, le besoin d’Histoire, dans une période où la culture est un peu malmenée, en France notamment…

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