«Gourou» : quand l’industrie du bien-être nous force à aller bien - Anissa Hezzaz

«Gourou» : quand l’industrie du bien-être nous force à aller bien

Vous n’avez pas pu passer à côté de la dernière apparition de Pierre Niney au cinéma. Avec Gourou, l’acteur se glisse dans la peau de Mathieu Vasseur, alias Matt, coach en développement personnel charismatique, charpenté de certitudes, et suivi par des foules aussi ferventes que disciplinées. Un rôle glaçant de précision, tant il semble inspiré de modèles bien réels, dont les stratégies – storytelling millimétré, promesses de transformation radicale, mise en scène émotionnelle – sont parfaitement huilées.
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Studio Canal

Difficile, en sortant de la salle de cinéma, de ne pas faire le lien avec certaines pratiques aujourd’hui bien connues du grand public. Les grands séminaires de « réussite personnelle », comme Les Clés du Succès, en sont un exemple emblématique. Ils ont d’ailleurs fait l’objet d’un décryptage sans concession dans Le Piège, un documentaire de la RTBF qui explore les coulisses – parfois très sombres – de l’industrie du développement personnel : techniques d’influence, pression du groupe, promesses floues mais séduisantes.

En vidéo, Natasha Andrews nous donne une leçon de bien-être :

La force de Gourou est précisément là : montrer comment une mécanique apparemment bienveillante peut, par glissement progressif, devenir une entreprise de captation mentale. Rien de spectaculaire au départ. Juste des mots rassurants, des concepts simples, et cette idée centrale : si vous échouez, c’est que vous n’y croyez pas assez.

C’est exactement ce que décrypte Camille Teste, journaliste, et autrice de son essai «Politiser le bien-être» et animatrice du podcast «Encore heureux» consacré à la santé mentale, dans lequel elle interroge la place du bien-être dans notre société : « On est un peu envisagé comme une entreprise et on nous demande finalement d’être responsable de notre propre croissance ou de nos échecs. Nous serions donc responsables de notre propre optimisation. Il faudrait constamment “travailler sur soi”, s’améliorer, se perfectionner. Pour cela, on se tourne vers des pratiques de soin : développement personnel, yoga, méditation, pratiques spirituelles, soins esthétiques, etc. Dans cette logique, l’échec ne devient plus un aléa de l’existence, mais une faute individuelle. »

«Gourou» : quand l’industrie du bien-être nous force à aller bien - Anissa Hezzaz
La journaliste Camille teste

Où commence l’emprise psychologique ?

Côté hexagonal, impossible de ne pas penser à l’entrepreneur et coach David Laroche. Figure incontournable du secteur, il est à la tête du podcast à succès Paradox, mais aussi d’une start-up de coaching qui revendique l’accompagnement de « top performers ». Dans sa communication, les chiffres impressionnent : plus de 40 000 personnes aidées, des clients allant de champions olympiques à des entrepreneurs en série, en passant par des artistes et même des chercheurs du CNRS. Rien que ça.

Sur le papier, tout est irréprochable. Et c’est bien là que le film de Yann Gozlan (et le jeu tout en tension de Pierre Niney) trouve son écho le plus troublant : à quel moment l’inspiration devient-elle manipulation ? Où se situe la frontière entre accompagnement sincère et emprise psychologique ? Camille Teste met en garde contre cette dérive : « À force d’adhérer profondément à leur pratique et d’en faire la clé ultime de l’équilibre, certains finissent par la vendre comme solution universelle. Comme si, si tout le monde faisait du yoga ou de la méditation, le monde irait mieux. Honnêtement, je ne le pense pas. »

Un marché en pleine explosion

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : le marché du bien-être et du développement personnel est en plein essor, porté par une quête de sens exacerbée, une défiance envers les institutions traditionnelles et une injonction permanente à « devenir la meilleure version de soi-même ». Notre experte situe cette évolution dans un contexte plus large : « On peut relier cela à l’avènement du néolibéralisme, lorsque le capitalisme commence à s’immiscer jusque dans les sphères les plus intimes de nos vies : le corps, l’amour, la sexualité. La question du soin devient alors un marché. »

Il suffit d’observer la multiplication des retraites bien-être, stages de reconnexion, bootcamps de performance et autres programmes de transformation pour comprendre que le phénomène a largement dépassé sa cible initiale de cadres stressés ou d’entrepreneurs ambitieux. Aujourd’hui, toutes les générations sont concernées. Des jeunes actifs en quête d’alignement aux retraités en recherche de renouveau, le développement personnel s’est imposé comme un produit culturel à part entière.

Le bien-être, un marché qui chiffre très vite

Derrière les discours apaisants et les promesses d’alignement, le développement personnel s’inscrit aujourd’hui dans une économie particulièrement florissante. À l’échelle mondiale, le marché du bien-être est estimé à plus de 4 500 milliards de dollars, avec une croissance annuelle soutenue. En France, le segment spécifique du développement personnel (coaching, stages, retraites, formations) pèserait plusieurs milliards d’euros, porté par une offre de plus en plus diversifiée. La Belgique s’inscrit dans cette même tendance, avec une multiplication d’initiatives et d’offres similaires sur son territoire.

Les retraites bien-être en sont l’illustration la plus visible : comptez entre 800 et 1 500 euros pour un week-end de « reconnexion » (souvent hors transport), et 2 500 à 6 000 euros pour une retraite d’une semaine mêlant coaching, méditation, yoga, alimentation « consciente » et parfois pratiques spirituelles. Un marché qui prospère sur une promesse centrale : investir sur soi serait la meilleure des assurances.

Mais à quel prix ? Comme le rappelle Camille Teste : « Le bien-être n’est pas qu’une question de choix individuels ou de pratiques personnelles. Il faut aussi regarder comment la société est structurée. Produit-elle des inégalités ? Permet-elle un accès équitable à la santé ? » Car derrière l’argument séduisant de la responsabilisation se cache parfois une culpabilisation insidieuse.

Du droit au bien-être à l’obligation d’aller bien

À partir de quand le soin de soi bascule-t-il dans le stress et la culpabilité ? « Cela arrive lorsqu’on se jette à corps perdu dans des recettes toutes faites », explique Camille Teste. « Il est essentiel de se demander : est-ce que j’en ai réellement envie ? Quelles sont mes intentions ? » Le problème n’est pas la pratique en elle-même. C’est l’objectif qu’on y attache. Faire du yoga pour ressentir du plaisir corporel n’a rien à voir avec le faire pour devenir plus performant, plus productif, plus compétitif. « Vouloir augmenter sa productivité grâce à des pratiques de bien-être pose question, surtout dans un système professionnel déjà ultra-exigeant. » Le développement personnel, censé libérer, peut alors devenir une charge mentale supplémentaire.

Plus troublant encore : le glissement du droit au bien-être vers l’obligation d’aller bien. Comme si ne pas être épanoui, aligné, performant relevait presque d’un manquement moral. Camille Teste : « Aujourd’hui, aller bien est devenu un acte moral. Si vous prenez soin de vous, vous êtes une “bonne personne”. Si vous ne le faites pas, vous êtes jugé(e). »

Et c’est là que le bât blesse. Ne pas aller bien devient suspect. Ne pas réussir à “se transformer” serait la preuve d’un manque de volonté, d’une faiblesse, d’une insuffisance personnelle. Comme si la vulnérabilité n’était plus permise. « C’est une vision profondément déshumanisante. Une société juste devrait prendre soin des individus sans condition morale. »

On décrypte en vidéo le scandale des mamans toxiques qui ébranle Hollywood :

Dans ce contexte, Gourou agit comme un révélateur. Il ne condamne pas frontalement le développement personnel. Il montre plutôt comment une quête légitime – celle de mieux-être – peut devenir une faille exploitable. La sortie du film ne doit pas nous amener à rejeter en bloc toute démarche introspective. Mais elle devrait nous pousser à interroger le cadre dans lequel elle s’inscrit.

Car comme le rappelle Camille Teste : « Si nous voulons réellement aller mieux, il faudrait peut-être faire un peu plus de politique, et un peu moins d’optimisation individuelle. Se poser un peu moins la question du bien-être en tant qu’individu isolé, et un peu plus celle du bien-être collectif. » Et c’est peut-être là que réside la véritable question soulevée par Gourou : jusqu’où sommes-nous prêts à aller sous prétexte qu’« on nous veut du bien » ?

“Politiser le bien-être”, Camille Teste, auteur et journaliste qui questionne les injonctions au développement personnel dans son travail.

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