
Saint-Jacques-de-Compostelle en Galice. Soit, à l’origine et officiellement depuis la fin du XVe siècle, la destination finale d’un des trois grands pèlerinages de la chrétienté. Aujourd’hui, si tous les chemins ne mènent pas à une quête religieuse jusqu’à Compostelle – et sa cathédrale –, ceux empruntés (et au-delà de la France et de l’Espagne, certains passent par la Belgique) par de plus en plus de marcheurs aboutissent à un même objectif : se trouver « soi ».
« Marcher pendant des semaines, parfois seul, avec pour seul objectif ce retour à soi ». Sur les chemins de Compostelle – inscrits au Patrimoine de l’humanité par l’UNESCO – comme sur tout long itinéraire de randonnée, c’est une forme d’apaisement qu’on vient chercher. « Le phénomène d’accélération du rythme de vie crée une forme de saturation », analyse la docteure en sociologie Audrey Van Ouytsel. « On enchaîne les tâches, les obligations, les stimuli… sans toujours avoir le temps d’intégrer ce que l’on vit. Dans ce contexte, marcher devient presque un acte à contre-courant. On ralentit, on respire, on se reconnecte à son corps ». On y trouve du temps et de l’espace pour soi.
La recherche de soi comme phénomène de société
Davantage que sous un parasol, les pieds dans le sable, ou sur un transat en bord de piscine ? La question n’est pas tant le lieu que l’action. Et ce qu’on souhaite en retirer. Arpenter ces sentiers, c’est rechercher du sens en même temps que ces balises qui nous guident. « Nos sociétés sont devenues plus rationnelles, plus organisées… mais aussi parfois plus pauvres en repères collectifs. Autrefois, les cadres religieux ou traditionnels donnaient des repères clairs. Aujourd’hui, chacun doit davantage construire lui-même le sens de sa vie », constate la sociologue.
Ces longues marches, bien au-delà de l’effort physique et d’une certaine privation de confort (pour ceux qui arpentent ces itinéraires « à la dure »), s’apparentent dès lors à des voyages initiatiques structurés, avec un point de départ, une arrivée (peu importe où elle se situe sur l’ensemble du chemin) et, au final, « une transformation. C’est une manière de remettre du sens dans une trajectoire de vie. C’est moins religieux, mais c’est toujours spirituel ». Un peu comme si chacun construisait sa propre religion.

Le besoin de sens n’a donc pas disparu de notre société, mais il s’est individualisé. « Chacun construit sa propre manière de croire, de ressentir, de donner du sens. Le voyage initiatique devient alors une forme de rituel personnel, un moment pour se reconnecter à ce qui compte vraiment ». C’est ce fameux phénomène de « recentrage sur soi » dont la société use (et abuse) depuis quelque temps. « Oui, ces voyages peuvent être profondément transformateurs, continue la sociologue. « Mais ils s’inscrivent aussi dans une dynamique sociale car la quête de soi est devenue très valorisée. On voit aujourd’hui apparaître des guides pour ‘réussir’ son chemin, du matériel spécialisé, des récits partagés sur les réseaux. Cela montre que même nos démarches les plus intimes restent influencées par notre époque ». S’élève alors une contradiction, comme un énorme caillou dans notre chaussure de randonnée : « même le lâcher prise peut devenir quelque chose que l’on organise, voire que l’on met en scène ».
Trouver le bon chemin

Mettre en scène un voyage initiatique c’est ce que vient de faire le réalisateur français Yann Samuell. Dans son nouveau film, Compostelle, il filme un jeune délinquant sans repère, sur le chemin – si pas de la rédemption – de la découverte d’un « soi » meilleur, bien là, mais enfoui derrière les cicatrices de la vie. Ces longs itinéraires vers Saint-Jacques-de-Compostelle, des dizaines de jeunes, laissés-pour-compte, l’empruntent chaque année en France, encadrés par un éducateur. C’est le chemin de la dernière chance. Une dernière quête pour éviter l’ultime case « prison » à des jeunes « chiens errants » comme Adam.
À l’écran, il prend les traits de Julien Le Berre, un bel espoir du cinéma français (qui endosse là son premier grand rôle face à Alexandra Lamy). « J‘ai lu pas mal de témoignages concernant ces marches, je me suis renseigné auprès d’une association (qui rend ces « marches de rupture » possibles, NDLR) et j’ai aussi parlé avec un très bon ami qui est passé par pas mal de foyers. C’est avec lui que j’ai capté que ces jeunes sont beaucoup dans leur tête par sécurité, parce que leur univers est trop instable. Pour eux, la prison n’est même pas une finalité, c’est une continuité dans le sens où ça vient de bases qui ne sont pas saines. On a tendance à pointer du doigt les gens qui font des conneries sans comprendre le pourquoi du comment ».
Marcher, aller chercher quelque chose au bout de soi pour changer son destin et reprendre sa vie en main ? Dans des cas comme celui d’Adam, « oui, », sourit le jeune acteur, ça fonctionne. « Je sais que depuis le film je me suis mis plus à marcher et c’est vrai que, quand je sens qu’il y a un trop-plein, ça m’aide à évacuer. Avant, je criais. Ça m’a aidé beaucoup à extérioriser », confie Julien, hyperactif, « et impulsif avec des troubles de l’attention en plus ! », sourit-il.
Une main tendue

Puis, il y a l’espace, la nature, l’horizon aussi. « Je suis persuadé que quand on a un horizon large dans la nature, où on voit très loin, notre esprit aussi se permet de voir plus loin… Le voyage vers Compostelle, je le ferai le jour où j’aurai un trop-plein dans ma tête que je n’arriverai pas à faire exploser autrement ». Emprunter ces chemins, peu importe la destination physique, Compostelle ou des sommets enneigés, « ne va pas forcément changer les choses, mais c’est un déclic qui peut enclencher un processus », nuance Julien… « C’est comme une main tendue ».
Des expériences initiatiques qui s’inscrivent toujours, au final, dans notre lien à l’époque, et ne sont « pas indépendants du monde », conclut la sociologue Audrey Van Ouytsel. « Le voyage ne permet pas de retrouver un soi ‘pur’ mais permet plutôt de se redéfinir. Ce n’est toujours (comme Adam, NDLR) le fait que les individus sont perdus, mais que le monde dans lequel ils vivent rend difficile le fait de se sentir aligné ». Marcher pour retrouver l’équilibre.
Sur le même sujet
















