
A 8 h 42, le mail tombe : « Petit point de rentrée. » Le point en question possède six sous-points, deux réunions Teams et un Excel anonyme. Regard vers l’écran, puis vers le plafond, puis sur LinkedIn. Pas pour partir. Juste pour respirer. Pas la faute de septembre. Ni du réveil. Ni même de ce collègue qui écrit « petit rappel amical ». Ce qui a sauté, c’est le filtre. L’illusion du salarié bronzé, docile et béat devant un objectif trimestriel appartient au passé. Le corps est au bureau, l’esprit est resté en vacances.
Je ne veux pas travailler
Dans son cabinet, la psychiatre entend trop souvent : « Je ne veux plus travailler. » Mais s’agit-il vraiment d’un « Je ne veux plus » ou d’un « Je ne peux plus » ? La nuance dérange les caricatures qui opposent « bosseurs » et « assistés ». Pourtant, là où l’on accorderait une pause à un livreur avec la jambe cassée, la souffrance mentale, elle, suscite encore le soupçon. Prière de fournir trois justificatifs, de s’excuser pour la gêne occasionnée, le tout en gardant le sourire sur Teams surtout.
Toutes celles et ceux qui décrochent ne sont pas malades pour autant. Certains peuvent encore travailler, mais ne trouvent plus de raison de donner autant. Caroline Depuydt parle d’une « crise de l’engagement », causée par la panne de trois carburants : D’abord l’autonomie : une vraie marge de manœuvre, loin du flicage managérial. Ensuite, la reconnaissance : un travail estimé à sa juste valeur, pas une augmentation de 1 % et une tape sur l’épaule. Et finalement, le sens : savoir à quoi l’on sert, plutôt que de remplir des comptes rendus que personne ne lit.
Tout le monde n’est pas en burn-out : beaucoup ont simplement arrêté de trop donner pour rien. Sans liberté d’action, sans valorisation et sans utilité réelle, faire le strict minimum devient un choix pragmatique. Le salaire est essentiel, mais il ne rachète plus tout le reste.
Le yoga comme rustine
Face à un salarié qui craque, l’entreprise propose souvent des recettes toutes faites : une application de méditation, un cours de yoga ou des conseils pour « mieux gérer son stress ». C’est un piège. En faisant de l’épuisement une affaire personnelle, on culpabilise celui qui souffre et on transforme sa guérison en une mission de plus à réussir.
Le problème n’est pourtant pas un manque de zen, mais un quotidien devenu intenable. Prenons l’exemple d’une infirmière à qui l’on demande d’être bienveillante tout en enchaînant 30 toilettes dans la matinée. Si elle prend le temps de parler aux patients, elle accumule du retard. Si elle court pour tenir le rythme, elle perd le sens de son métier. On peut mettre toutes les salles de yoga que l’on veut au bout du couloir : elles ne résoudront pas une injonction impossible.
Non, les jeunes ne sont pas paresseux
« Nous, à votre âge… » On la connaît la vieille rengaine. Caroline Depuydt rejette franchement le procès intenté aux jeunes travailleurs : « Dire que la jeunesse est paresseuse est tout à fait faux. »
Formée à la dure, la psychiatre a aligné jusqu’à 100 h de travail par semaine au début de sa carrière. Elle refuse d’en faire une tradition. « Voir de jeunes médecins refuser de sacrifier leurs dimanches ou leur vie de famille n’est pas un manque de courage, c’est un signe de santé. D’autant qu’il n’y a pas qu’une jeunesse. Il y a ceux qui visent la carrière et la voiture de fonction, ceux qui privilégient le temps partiel et la sobriété, et tous ceux qui jonglent au milieu – entre CDI, micro-entreprise et passions externes au travail.
La difficulté de trouver un équilibre
Si une certaine forme de désengagement protège, elle peut aussi tourner à la fuite. Caroline Depuydt met en garde contre le retrait complet : « Le travail reste un repère, une source de revenus et un vecteur de lien social. Le problème n’est pas le travail en soi, mais les conditions qui finissent par détruire ce qu’il est censé apporter. »
Autre piège : nous avons tout exigé du travail. Il doit payer le loyer, définir notre identité, donner du sens, fournir des amis, stimuler intellectuellement, respecter nos valeurs et révéler notre potentiel. « On ne peut pas s’épanouir tout le temps dans tout », rappelle Caroline Depuydt. On peut adorer son métier et trouver certaines tâches épuisantes : les deux sont compatibles. Un emploi peut aussi être simplement alimentaire. Ne pas s’épanouir dans une étude de marché n’empêche pas d’avoir une vie riche, drôle et passionnée. Ce n’est pas rater sa vocation, c’est cesser d’exiger d’un seul endroit qu’il fournisse la totalité de la vie.
A trop chercher le « sens absolu », on fabrique sa propre violence. Si notre métier ne nous passionne pas, on culpabilise. Surtout en regardant LinkedIn, où tout le monde semble « honoré et ravi » de sa nouvelle promotion. Personne n’y écrit : « J’ai un boulot correct qui finance la vie que j’aime. » Ce qui serait parfaitement valable finalement.
Se désengager reste un luxe
Lever le pied n’est pas à la portée de tout le monde. Refuser un poste, passer à 80 % ou démissionner sans filet exige des moyens, un réseau ou une sécurité financière. « Pouvoir penser au désengagement, c’est déjà pouvoir se le permettre », rappelle Caroline Depuydt. Le quiet quitting (« la démission silencieuse ») possède une élégance particulière lorsque son salaire suffit pour payer le loyer à la fin du mois. Pour beaucoup, le travail n’est pas un lieu de quête de soi, c’est juste le virement qui doit arriver avant le 30 du mois.
Quelles solutions ?
Pour Caroline Depuydt, il faudrait commencer par accepter qu’il n’existe pas une seule bonne manière de travailler. Temps plein, temps partiel, emploi classique, trajectoire discontinue : plusieurs modèles pourraient coexister, à condition que la protection sociale ne punisse pas systématiquement celles et ceux qui s’écartent du standard.
Il faudrait aussi cesser de psychiatriser chaque réaction cohérente à un environnement incohérent. Aider une personne ne consiste pas seulement à lui apprendre à supporter son poste. Cela consiste parfois à lui montrer qu’elle peut travailler autrement, ailleurs, moins, ou selon d’autres priorités.
Reste le deuil. Celui de la grande carrière imaginée à la sortie de l’université. Du titre sur la carte de visite. Du bureau promis. De la reconnaissance familiale qui devait arriver avec. Faire ce deuil ne signifie pas déclarer la carrière inutile. Cela signifie regarder honnêtement ce que l’on perd et ce que l’on gagne. Moins de prestige. Davantage de sommeil. Une progression plus lente. Des enfants que l’on voit grandir. Un peu moins d’argent.
La vraie question de la rentrée n’est donc pas : « Comment retrouver la motivation ? », mais « Qu’est-ce qui mérite encore notre énergie ? Pourquoi ? Et tout ce temps gagné, on en fait quoi ?














